” Enfin le 20 novembre arriva. Il faisait un brouillard glacial qui faisait que tous les arbres étaient blancs. Avec ma mère, un petit paquet sous le bras, nous allâmes prendre le train à la gare St Lazare. J’avais bien le coeur un peu serré et ma mère aussi.
Mais enfin, il fallait que je travaille.
Je ne pouvais rester à la maison à rien faire. Pour me risquer dans Paris, j’étais trop jeune dans le métier. C’était la solution la meilleure. Nous arrivâmes à Montigny à peu près pour nous mettre à table. Nous fûmes très bien reçus. J’étais un petit jeune homme bien tranquille et bien sage.
J’avais l’amour de mon métier que je gardais en moi-même et aujourd’hui au Carbone, à 57 ans, ne suis je pas pareil à autrefois ? La manière change mais c’est tout. Je crois que ce jour-là, je ne dormais pas, mais mon patron Pierre trouvait cela tout naturel. J’achetais une pipe chez le père Foulon au tabac l’après-midi.
Et puis l’heure vint de la séparation avec la mère. Après le repas du soir, à la lueur des lanternes que les gosses Emile et son frère portaient, elle regagna la halle de la Frette et je restais seul là-haut sur le petit sommet de Montigny les Cormeilles. Le patron Pierre était un type jovial, un peu gueulard mais quand on était un peu habitué, on n’y faisait plus attention. Et ma vie allait s’écouler monotone, le jour dans ma petite chambre pour dormir et le reste, peut-être 16 heures, dans le fournil à la chanson des grillons, au ron-ron des chats, au joyeux Pataud, le chien de garde de la maison.
Chaque soir, quand mes levains [étaient faits] et mon bois fendu, j’entendais l’angelus sonner car l’église n’était pas loin.
En décembre, pour la nuit du réveillon, on frappe vers onze heures. J’ouvre. C’était un type, un ancien zouave [? ] pontifical qui venait voir le curé du pays. Mais celui-ci, dédaignant la messe de minuit, était couché et n’avait pas ouvert sa porte. Nous le reccueillîmes, ou pour mieux dire mon patron, le réveillon, il le fit avec nous. Il nous dit qu’il était venu pour réveillonner avec Bourriau curé du pays et comme il n’y avait plus de train pour retourner à paris, il coucha sur les sacs dans le fournil.
Le lendemain matin, il partit et depuis on n’en entendit plus parler. Cette nuit-là, il ne faisait pas froid, même très doux puisque les journaux mentionnent des orages la nuit de la nativité mais cela ne dura pas. Vers la fin de l’année, le temps se refroidit et l’année finit dans la gelée.
Après ce furent les rois, les galettes. Mon patron m’avait fait faire de la pâte mais je crois qu’il n’y connaissait rien. On en perdit. Avec cela, il gelait nuit et jour et ce fut ce jour des rois un dimanche 6 janvier 1895 qu’en pleine gelée il se mit à pleuvoir. Je vois encore quand je sortais le feu pour le mettre dans l’étouffoir à 11 heures du soir et cela dura jusqu’à 7 heures le matin. Tout était cuirassé de glace. Le patron ne partit qu’à 8 heures faire sa tournée. la pluie avait commencé avec – 6 ° au dessous, à 7 heures on avait encore 0. Déjà, j’avais pris la précaution de mettre un thermomètre dans la cour”.