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Avenue du Roule, école publique, certificat d'études, Clichy, dictée, Hopital Bichat, Neuilly, Prix
Souvenirs du samedi 8 novembre 1924
Cependant le temps passait, mon frère Eugène, après avoir subi deux opérations et être resté à Bichat presque neuf mois, revins à la maison après un séjour d’un mois à l’asile de Vincennes. Le père, par l’intermédiaire du père Petit, lui trouva une place, pas bien loin de là où nous restions, un peu plus haut, presqu’en face le champ où se faisait la fête, chez le père Fourel, un gros homme qui ramassait les arlequins dans les maisons bourgeoises. Je me souviens, il couchait dans l’écurie avec le cheval, faisait la tournée avec son patron, je ne sais combien de temps il resta là.
Toujours est-il qu’entretemps, j’étais arrivé à l’école au cours supérieur, la première classe. Mon maitre, comme on disait alors, était monsieur Pierre, un homme de 30 ans peut-être, portant toute sa barbe. Celui-ci n’était pas le même que ceux que je venais de quitter. Sa manière d’enseigner me plut ou est-ce moi qui devins plus sérieux. Enfin, j’étais devenu assidu à l’école.
A cette époque, mon père acheta un dictionnaire par livraison. J’étais toujours à le consulter. C’était un grand plaisir pour moi et je l’ai encore là à présent. Mon père ne le finit pas.
M. Pierre m’avait remarqué. Une fois, sur mon livret, il nota que j’étais très intelligent mais pas assez exact pour rentrer en classe.
Quand vint le mois de juin 1885, je fus présenté pour concourir au certificat d’études malgré l’opposition de M. Cavé, qui décidemment ne me blairait pas, comme on dirait aujourd’hui. On nous présenta vingt neuf. M. Pierre avait fait tout pour que nous soyons en forme. On faisait trois dictées par jour. Nous quittions une heure après les autres.
Ce fut par une belle journée que nous allâmes à pied sous la direction de notre maître, en rang, deux à deux, à Neuilly alors chef-lieu de canton au groupe scolaire, avenue du Roule, près de la mairie.
Nous étions déjà venus là pour le concours de chant. Je fus placé dans une classe avec des jeunes comme moi que je ne connaissais pas. Celui qui était assis à côté de moi me dit se nommer Guillard et était de Boulogne. Je pense qu’on nous avait placés par lettre alphabétique. On attendit longtemps. On nous distribua nos feuilles de composition avec le petit coin où l’on écrivait notre nom et que l’on cachetait ensuite de façon que celui qui corrige ne pouvait savoir de qui était la composition. Nous étions là, une quarantaine. On s’exerçait à écrire.
Entre temps, je constatais qu’à Neuilly, il y avait des tableaux d’histoire naturelle, des plantes, des minéraux. Je regardais tout cela très intéressé.
Tout à coup, un grand maigre avec une barbe entra. Il nous demanda si la dictée était faite. Nous lui répondîmes non. Il en parut fort surpris et de suite commença :
« L’air est chaud, le soleil darde ses ardents rayons sur les remparts de neige qui se fondent et achèvent en fondant de féconder les sillons …»
La suite, je ne m’en souviens plus. Toutefois, cette dictée qui était courte, était pleine d’embûches. Cinq minutes pour se corriger et on ramassa les copies. Je crois qu’après, on alla déjeuner. Mon maître nous emmena dans un restaurant et sous la verdure, nous mangeâmes gaiement. Pas moi, car j’étais toujours un peu sombre. De plus, une chose me tourmentait, celle de ne pas réussir. L’après-midi, composition de calcul, deux problèmes, une rédaction, ceci simplement : « écrire à un ami pour lui expliquer les inconvénients de la colère ». Je voudrais bien relire ce que j’ai écrit ce jour.
Je ne m’en suis pas mal tiré puisque j’eus la note bien. Quand ce fut fini, nous revînmes le long de la route de la Révolte, avec notre père Pierre et chacun s’en alla chez ses parents. Quelques jours après, M. Marquez, alors adjoint au maire, nous apporta les résultats. Sur 29 de présentés, huit seulement étaient reçus et j’étais parmi ceux-là. Notre maître qui s’était donné tant de mal pour nous préparer en conçut un vif dépit. C’était la dictée qui pour beaucoup avait été cause de l’échec .
Huit jours après, au lieu de 29, huit seulement nous reprîmes le chemin de Neuilly. Il faisait un temps couvert. Une dame me fit lire dans un livre, ensuite un monsieur très grave me questionna sur l’histoire de France. Je me souviens qu’il commença par Louis XI, ensuite me mena à Liège puis à Marseille. Ce fut le professeur de calcul le plus dur, réduction de fraction, division, ensuite le système métrique, enfin ce fut fini et j’appris que j’ étais définitivement reçu. Ce fut mon premier succès.
Ce fut cette année là que j’obtins mon plus beau succès scolaire si l’on peut s’exprimer ainsi. Ce fut le plus beau jour de ma vie ce dimanche où l’on distribua les prix. Ce pouvait être entre le quinze et le vingt août 1885. J’étais assis sur un banc à côté de mes camarades de même classe . Nous les garçons, à droite, les filles à gauche, sous le marché couvert en face de la mairie. Il faisait chaud, la distribution des prix était commencée depuis un certain temps. Je voyais les camarades monter l’estrade, revenir avec un livre plus ou moins volumineux.
Je commençais à être inquiet. J’étais déjà monté sur l’estrade mais c’ était pour aller chanter.
Là, j’étais dans un rêve.
Tout à coup j’entends appeler mon nom « Stanislas ».
Il n’y a pas de doute. C’est moi.
Comme je montais l’estrade, j’entendis des applaudissements. Je crois que c’est la seule fois de ma vie où j’en entendis de pareils.
Mon maître remit mon livre au père Lefranc, conseiller alors établi épicier, juste au coin de la rue Martre et du Boulevard Victor Hugo. Ce bon vieux presque blanc me félicita, me causa un peu en me remettant mon livre. Je regagnais ma place tandis que mes camarades venaient autour de moi. Un moment après, on me nomma encore. Je remontai sur l’estrade. C’était le prix de certificat d’études. La musique joue. Il se passe un certain temps. J’entends encore mon nom. Livret de caisse d’épargne. Je ne m’attendais pas à cela. Puis ce fut fini. La musique joue la Marseillaise.
J’étais seul. Je revins seul. Ni mon père, ni ma mère et mes frères pareils n’étaient venus à la distribution des prix. Mes parents ne le pouvaient pas. Mon frère Eugène était en place, mon frère Albert était parti à l’aventure comme il faisait tous les jours. Je redescendis la rue Martre et rentrai dans notre nouvelle boulange. Je ne me souviens plus de ce qu’il se passa ensuite .
