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Extraits du journal de Tanis, mardi 7 octobre 1924

Continuons dans le passé et ouvrons la parenthèse.

« Descendons d’où nous restions au premier étage par l’escalier sombre aux marches de pierre en arrivant en bas le couloir qui mène à la porte qui donne sur la rue Martre et une autre ouverture qui celle-ci donne accès à la cour. A droite en entrant, c’était le logement de la mère François, une vieille blanche sous son bonnet qui vivait avec une petite fille qui répondait au nom de Jeanne entre autre. Cette petite qui zozotait dessinait déjà très bien malgré son jeune âge. J’ignore ce qu’elle est devenue.

C’est avec la mère François que je commençais à faire un peu de style. Elle me faisait écrire ses lettres, ce qui arrivait de temps en temps. La bonne dame se mettait à côté de moi et la plume à la main, j’inscrivais au fur et à mesure. Elle me disait « tu mettras ceci, cela, et quand c’était fini, elle ajustait ses lunettes et relisait la lettre. J’écrivais à cette époque beaucoup plus gros qu’à présent. Ensuite, elle sortait son porte-monnaie et me donnait deux sous. Avec cela, j’étais heureux, je ne me souviens plus comment je les dépensais.

En face, restaient la mère et le père Eynaut, les concierges. Elle était couturière, une femme très grosse. Quelques jeunes filles l’aidaient.

Le vieux travaillait chez Farcot à Saint Ouen.

Il faisait la corvée de nettoyage de la maison le dimanche matin.

Pendant ce travail, il n’arrêtait pas de causer tout seul, ronchonnant, bougonnant.

Il ne s’arrêtait que pour aller à côté chez le père Petit boire un coup, ou de l’autre côté chez Lachenal, moi et mes frères, on s’amusait de l’entendre ainsi. » 

 

Extraits du journal de Tanis, vendredi 10  octobre 1924

Souvenirs. 

« Il y avait une cour où sur la gauche s’élevait le petit bâtiment servant de water closet, un autre bâtiment se tenait à l’arrière de la cour. Il comprenait deux logements de plain pied surmontés d’un grenier, à droite restaient M. et Mme Poulain avec une nièce qui était à peu près de mon âge. Lui était chauffeur machiniste à l’huilerie Delalain à côté. C’était un grand sec. Je me souviens qu’un jour que j’appellais mon frère (Ugène), il me fit la réflexion de ne pas prononcer ainsi.

 A gauche, les époux Boileau, la femme buvait le coup avec sa voisine. C’était elle qui disait que sous l’Empire, elle avait toujours une pièce de vingt francs dans sa poche, dans ses moments où elle était dans les vignes,  ce qui lui arrivait souvent.

Derrière encore une cour avec un puits sur la droite et descendant quelques marches, on était dans les jardins attribués à chaque locataire et qui s’étendaient en profondeur. A droite, à l’entrée, un bosquet formé de lilas et quelques autres arbustes, quelques poiriers, un peu de vigne le long des murs, dans le notre, il y avait quelques groseillers. Je soignais particulièrement quelques plants de mauves mais ce qui était le plus interessant, c’est que ma mère pouvait y faire sécher son linge qu’elle lavait elle-même ».

Il a fait beau temps aujourd’hui. Ce soir, je fais une omelette.

En Angleterre, les élections sont fixées au 19 octobre. Voilà un pays où l’on ne fait pas comme ici, les décisions sont vite prises.

Demain, je travaille l’après-midi.  

Extraits du journal de Tanis, 13  octobre 1924

Anatole France, le célèbre écrivain, est mort à quatre vingt ans. Voilà un poteau que je n’atteindrai pas. J’ai trop aspiré de poussière, trop mal dormi bien des jours pour passer au travail de longues nuits. A ce régime, on use ses organes avant l’âge normal. On se crève pour s’assurer un bien-être passager. Enfin laissons ce chapitre si commun à tant d’êtres humains.

Le dirigeable allemand Zeppelin est parti profitant de la belle situation atmosphérique dont nous jouissons sur notre continent. Il doit atterrir en Amérique étant destiné aux Etats-Unis. Quoique l’on dise des allemands, on ne peut s’empêcher de constater leur supériorité pour la construction des aéronefs. Il y a huit jours, j’étais quelque peu de mauvaise humeur à propos de la lettre de Jeanne mais comme je l’ai vue hier, toujours la même comme autrefois, le nuage est envolé pour faire place à la tranquille et douce confiance qu’elle m’inspire. Que le destin me soit favorable et je lui prouverai comme toujours plus que mon amitié.

Ciel pur et sans nuage. Baromètre en hausse. Beau temps pour plusieurs jours.

« Donc en 1881, je recommençais à aller à l’école à Clichy.  On me mit en troisième classe.

C’était Monsieur Morel notre maître. Toutefois, il remplaça son prédécesseur qui était maladif, Monsieur Serres je crois. Monsieur Morel était un maître bon enfant, pas sévère. Il jouait même parfois avec nous et je crois que le directeur M. Cavé ne le gobait pas trop pour ce motif.

A cette époque, on rentrait en classe en chantant et l’on en sortait de même. Comme la grand-mère François était cuisinière au fourneau économique qui assurait un repas le midi pour un enfant des familles nombreuses, par sa fille la blanchisseuse, je fus pistonné pour aller manger gratuitement.

Ce fut elle qui me fit inscrire, quoiqu’elle ne m’aimait pas, elle préférait Albert.

 Moi, j’étais déjà un ours, pas causeur, n’aimant embrasser personne, un sauvage quoi. Ce repas se faisait dans le sous-sol de la mairie.

Un maître nous y conduisait en rang, deux à deux, il mangeait à part à une petite table, tout en surveillant. Il y avait deux grandes tables qui formaient un fer à cheval, une dans le milieu, là c’étaient les garçons. Dans le fond, une grande table qui tenait sur la largeur de la salle était réservée aux filles. Autour de ces tables, des bancs pour s’asseoir. En arrivant, on nous servait la soupe dans une gamelle comme les soldats, puis la soupe mangée on revenait chercher le rata. C’étaient des haricots, lentilles, pois, râgout, du pain frais à discrétion, une portion de bœuf. Nous avions un verre de vin et moi, vu ma petite protection presque toujours ainsi que quelques autres, j’avais un demi-verre en plus. Quelques uns payaient ; cela coûtait 0,30 pour avoir droit au repas.

 Il y avait un vieux qui n’arrêtait pas de couper du pain. Je crois même qu’il buvait le coup en douce. Quand c’était fini, on rendait sa gamelle et le maître nous ramenait à notre école. Il y avait à ce moment l’école de la rue Gobert ou j’allais, celle où est le marché couvert à présent, à côté de la mairie, ceux des baraquements du boulevard de la Révolte et les filles de la rue Dagobert.

Quelquefois, des conseillers , même le maire venaient nous voir pour s’assurer que l’on ne manquait de rien. Allez donc voir si cela existe à présent, pourtant à cette époque, le socialisme n’existait pas. « 

Extraits du journal de Tanis, mardi 14 octobre 1924

Les financiers internationaux, les pirates des changes, par l’intermédiaire de l’Angleterre avaient mis la main sur les gisements pétrolifères de Mossoul. Or voici que cela pourrait leur jouer un mauvais tour. Les Turcs disent et ils ont raison que Mossoul est en pays turc, donc le pétrole est à eux et non à la haute finance. Attendons les évènements mais on n’aura pas le pétrole des turcs comme on a eu les mines d’or des Boërs.

« Dès le début de l’année 1882, ma sœur commençait à marcher.

Ce fut moi qui la vis le premier se dresser sur ses jambes. Je courus avertir ma mère, on était ravis. Elle couchait encore sur l’édredon. Le père n’ayant acheté que par la suite le petit lit en fer peint en bleu. Etant gosse, comme tous à cet âge, on en fréquentait d’autres.

 Je m’ étais lié avec le fils d’un marchand de quatre saisons , le père Gaudry, que j’entends encore crier de sa voix tonitruante « le cresson de fontaine à six liends la botte ». Jean, c’ était son nom.

Mon frère Albert fréquentait Petit qui bégayait à cette époque, répétant les mêmes mots plusieurs fois de suite, c’était le fils du camarade de mon père, établi épicier fruitier, bistro au coin du passage St Pierre.

Il y avait aussi le fils du cordonnier d’en face Quesnel dont la femme portait le pain dans une boulangerie de la rue du Landy, Barbier je crois, où restait mon ami Jean, c’était vaste et tous les taudis construits en carreau de platre qui étaient loués en garnis, ce qu’il y en avait.

La propriétaire de tout cela était une vieille fille qui répondait au doux nom de Joséphine. Ce que nous en avons fait de parties de chat là-dedans, le soir, garçons et filles ensemble et combien de fois la vieille demoiselle prenait un grand fouet pour nous chasser car nous faisions surtout beaucoup de bruit, pensions-nous à cela à cet âge insouciant. »

Belle journée. Ce matin, plus frais + 9°. Le baromètre semble avoir atteint son maximum.

 

Extraits du journal de Tanis, mercredi 15 octobre 1924

Ce matin, un malaise qui a duré trois minutes vers dix heures. Je pense aux femmes qui disent qu’elles ont des vapeurs. Enfin, depuis le temps que je suis mal balancé, je m’y fais quoique j’ai perdu toute confiance en l’avenir et pourquoi me plaindrais-je ?

« Au coin du passage St Pierre, un terrain vague où nous allions creuser la terre dans ce champ on s’amusait mieux que dans les parcs ou squares d’à présent.

A cette époque, je ne connaissais que celui des Batignolles où l’on riait à voir jouer le théâtre Guignol.

 En descendant le passage, on trouvait au bout une longue cité des chiffonniers qui formait un bâtiment léger long de deux cent mètres en bas des chambres, une porte, une fenêtre sans vitres, au-dessus même distribution. Tout cela donnait sur un vaste balcon en bois qui tenait toute la longueur de la cité. La propriétaire de cette cité s’habillait en homme.

 Il y avait un fouillis de gens et de choses dans ce coin là qui défie toute description. Nous y faisions peu attention et nous pensions que nos parents étaient riches à côté de ceux qui habitaient là-dedans. Mais c’était le chemin pour aller dans un terrain verdoyant de hautes herbes. C’était le champ de tir, lequel était limitrophe.

En contre bas, un vaste enclos où les blanchisseuses de la rue Martre étalaient leur linge.

Nous allions aussi au bout de la ville, au champ des Pins, on se serait cru à la campagne, jusqu’aux batiments de la « Bougie de Chichy » s’étendaient en été des champs de blé verts ou jaunes selon l’époque qui ondoyaient au souffle du vent.

 Et bien sûr, quand c’était le jeudi, jour de garde, on emmenait la petite sœur que l’on déposait dans un coin où il y avait du sable, des fleurettes pour qu’elle joue pendant que nous en faisions autant.

 Et pendant ce temps, mon père dormait tranquille tandis que ma mère était au lavoir, chez M. Adolphe rue de Paris. »

Temps brumeux, couvert, peu de soleil donc plus frais. Ce soir, + 12 vent Est.

 

 

Extraits du journal de Tanis, vendredi 17  octobre 1924

Je reprends mon récit.

« La rue avait une animation au point de vue de ceux qui aiment le pittoresque qu’elle n’a plus aujourd’hui. C’était les marchands de quatre saisons qui promenaient leurs marchandises en criant à tue-tête « le cresson de fontaine à six liands la botte », l’autre « ses petits radis d’amour », ou encore on entendait « des pêches, des pêches », des artichauds tout chauds, la moule est fraîche et bonne, fromage à la crème, des beaux abatis de poulet. Il y avait aussi des porteurs d’eau.

On vendait aussi dans la rue du charbon.

Eux leurs voitures avaient des sonnettes qui me font penser aux voitures de meunier que j’ai connues autrefois sans oublier le petit marchand de mouron ? «  pour les petits oiseaux », ça coûtait un sou la botte.

Il y avait les chanteurs ambulants aussi .

 Dans la cour où nous restions, un jour de chaque semaine, un aveugle accompagné d’une petite femme nous jouait les dernières romances sur son accordéon, telles que «  Dans les sentiers remplis d’ivresse », « les prés sont pleins de fleurs »,  la chanson de Bara.

Un autre – mieux – raclait sur un vieux violon et nous chantait des chansons de Béranger, un autre remontait la rue Martre et je retins la sienne « les prés sont pleins de fleurs, c’est la saison des roses ». La romance sentimentale était à la mode.  Les poivrots chantaient la valse des chopines chaque fois qu’il y avait une fête populaire tel Jean, Pierre, marie, Louis, c’était des pétards et des chants jusqu’à une heure avancée de la uit. Je me souviens avoir entendu chanter mon père à la fête de notre voisin qui se nommait Pierre « le vin de France a fait le tour du monde » moins in petto, en trempant mon biscuit dans le vin, je regrettais  ne pouvoir iren dire.

Mais comme toujours j’étais l’ours et on faisait peu attention à moi. Toutefois j’ai entendu dire à cette époque que l’on avait plus confiance en moi pour garder ma sœur, il est vrai que j’étais si tranquille ».

Journée comme la veille, cette fois le temps est devenu sage.

Extraits du journal de Tanis, dimanche 19 octobre 1924

Donc hier soir samedi, je partis d’ici vers 19 herues et à la demi, j’étais rue Lamartine ayant employé les transports les plus rapides.

Je vis mon neveu Albert avec son  ami Etienne. Comme ce sont deux violonistes, le soir après dîner chez les parents du copain, nous eûmes le plaisir d’entendre un joli concert. Ceci nous mena jusqu’à minuit et ce matin je suis resté vers huit heures jusqu’à présent.

Temps nébuleux, soleil voilé, ce matin + 6, baromètre en baisse. J’ai encore fait un gigot et ma tête est faite.

19 heures

Jeanne est venue me voir vers dix sept heures et elle vient de repartir. Pendant qu’elle était là, il s’est mis à pleuvoir. Ici, il n’avait pas plu depuis le 6 octobre. Elle m’a marqué une paire de chaussettes et une taie d’oreiller. Ce soir, j’ai très peu mangé. J’ai plutôt besoin de maigrir que d’engraisser. Pour la première fois de la saison, j’ai allumé la grosse cuisinière.

« J’étais en troisième classe cette année-là. A un moment, ce fut le directeur de l’école qui remplaça notre maître malade. C’était le père Cavé avec sa grande barbe blanche et sa calotte de soie noire sur son front chauve.

Chose bizarre, à ce bonhomme ma tête ne revenait pas. Il m’appellait « grosse tête », comme si c’était ma faute. Ce qui prouve qu’un homme peut se croire intelligent tout en méconnaissant la plus élémentaire justice. Je crois qu’il avait trouvé que mes devoirs étaient mal faits.

Ne voilà-t-il pas qu’il me donne une lettre à remettre à mon père. Dans cette lettre, il lui disait que j’étais un mauvais élève avec tous ses attributs.

Que fait le père ? Il me fout une volée et il avait la main dure.

Et puis le voilà qui vient trouver le père Cavé avec moi dans son parloir où je fus gratifié encore de quelques gifles. Un type comme moi qui ne faisait jamais de bruit. Mais dans les écoles, c’est comme dans l’armée. Il y a des têtes que l’on prend en animosité, explique qui pourra, c’est dans l’homme, surtout quand il est votre supérieur.

Pendant l’été, nous apprîmes un morceau de musique pour le chanter au concert qui avait lieu au mois de juin. C’était une poésie de Déroulède intitulée « soldat ». Ce concours avait lieu un jeudi ; nous eûmes un petit succès. On nous accorda le deuxième prix.

Plus tard, le 14 juillet à cette époque, mon père se reposait toujours. Je crois que c’est cette année-là qu’il acheta à ma sœur une cantine tricolore. Le bouif d’en face, toute la journée faisait tonner un petit canon qu’il bourrait avec de la poudre de chasse. Cela faisait un bruit formidable si bien qu’il cassa de ses carreaux. Entre temps, il cannonait chez les bistrots du voisinage.

A cette époque, la fête nationale était vraiment une fête populaire. On ne peut s’en faire une idée aujourd’hui..

Un peu plus tard, au mois d’aôut vers le 20, distribution des prix sous le marché en face de la mairie.

La musique municipale était là. Le maire, Gallot, un gros épicier, nous fit un discours. Enfin, j’eus un prix « le Japon » je crois avec une couronne sur la tête.

A cette époque, il y avait une école dirigée par des frères rue du Réservoir et assez fréquentée tandis que les filles allaient chez les sœurs rue Martre.

Et enfin les vacances .

On ne savait pas ce que c’était d’aller à la campagne. Nous avions un stock de devoirs à faire. Généralement, on les baclait en huit jours de temps avant la rentrée. En somme, les vacances duraient six semaines.

Nos promenades favorites, c’était les bords de la seine, on se baignait, on cherchait à pêcher. Un bateau à vapeur nous mettait en gaité, tels les groupes de canotiers en liesse. On enviait leur âge car on voyait bien qu’ils s’amusaient.

Nous allions aussi dans les mares des sablières de Gennevilliers. On poussait jusqu’au bois de Boulogne et toujours à pieds. Il n’était pas rare de voir des enfants pieds nus dans la rue.

Ensuite la rentrée revint pour la saison 1882-1883. »