[Mémoires 1895]
“Cette année-là, l’hiver fut rigoureux . Après une accalmie dans la première quinzaine de janvier vers la fin de ce mois, la gelée reprit sec et implacable si bien que le mois de février se passa sans que le thermomètre monta au-dessus de 0 sur un seul jour. Les gelées qui durent longtemps sont comme les sécheresses de certains étés. Du reste, au point de vue météorologique, n’est ce pas le même régime atmosphérique ? Ce fut la disette d’eau, nous avions une citerne alimentée par l’eau de l’Oise mais les conduites vinrent à geler et ce fut pour moi une corvée qui était même dangereuse.
J’allais dans le chateau du docteur Dehart en face, il y avait une petite source et dans le jardin de la mère Bayot une vaste citerne fermée par une plaque comme en ont les égoûts. Un faux pas et en faisant piquer une tête au seau que j’avais au bout d’une ficelle pour remplir les miens j’étais noyé sans espoir d’être sauvé et cela sous une bise glaciale mais quelle belle vue on avait sur la vallée de la Seine que l’on dominait comme si l’on eut été au sommet d’un clocher.
Au début du mois de mars vinrent de violentes giboulées qui recouvrirent la terre de neige. C’est par un dimanche neigeux que mon frère Albert avec un de ses amis étant venus en vélo se perdirent dans la nuit mais enfin finirent par trouver la maison où on leur fit bon accueil.
Mon frère venait me voir à peu près tous les mois. Ah comme je le connaissais le bruit des grelots de la bicyclette quand elle s’approchait de la petite portte qui donnait sur la demi-lune ombragée de cinq marronniers.
Ce fut un peu plus tard que mon frère avec son ami Petit vint pour louer une maison de campagne pour son patron je crois. Ah quelle journée ! Je ne dormis pas, on fit un repas bien soigné à la Frette chez le père Bataille. C’est le seul jour de ma vie où Petit me fit monter derrière lui sur sa bicyclette. je me tenais comme je pouvais.
On traversa ainsi tout le pays qui n’était qu’un hameau en ce temps-là.
Tout d’un côté, rien de l’autre disait-on en parlant de la Frette. En effet, le pays s’allongeait tout le long de la route qui suit la Seine. A cette époque, il était charmant et pittoresque surtout en avril quand tous les lilas dont il était dominé étaient en fleurs.
Pendant que nous étions sur la Seine, une violente averse ponctuée d’un coup de tonnerre nous surpris.
Nous allâmes jusqu’à Conflans Sainte Honorine.
On alla chez un bistro mais là, ce n’était pas le père Bataille.
Il nous mit à la porte, nous avions peut-être des torts, je crois que c’est Petit qui avait fait des farces.
Enfin, on rentra pour faire le levain, le père Pierre commençait à roupiller mais tout s’arrangea. Il n’y eut que moi qui souffrit la nuit de n’avoir pas dormi le jour. “



