Quelques temps après moi, mon patron avait pris pour l’aider dans son portage sa belle soeur qui avait une fille nommée Berthe alors âgée de sept ou huit ans. Elle sortait de chez l’amiral Moucher, directeur de l’observatoire qui venait de mourir. Elle avait perdu son mari peu de temps auparavant, il devait être tuberculeux. Elle devait être sans ressources, sa fille avait un caractère violent qui faisait mettre en colère le père Pierre, déjà pas mal gueulard par habitude et elle en endurait aussi.
Cela avait apporté un trouble dans la maison, enfin une année se passa puis quand vint avril 1896, il lui fit faire connaissance d’un de ses clients qui était veuf avec une petite fille aussi – son prénom m’échappe- ce n’était pas mal combiné, lui était plus vieux qu’elle, peut-être dix ans ou quinze ans.
Alors durant le printemps 1896, mon père Louet, le vieil amoureux, remontait le soir à Montigny, il frappait à la porte qui donnait sur la demi-lune, je lui ouvrais ou bien elle, on se serrait la main, on prenait un verre et je les laissais à leurs affaires et retournais à mon travail.
Le mariage se fit et Louise, la soeur de la patronne, devint cultivatrice à Cormeilles. Ce fut le fils Emile qui la remplaçat.
En mai 1895, Emile faisait sa communion, il y eut un repas comme pour une noce.
Le père Rigault qui venait de Cormeilles où il était patissier et cuisinier était le grand directeur des marmites.
Il faisait beau, la table avait été dressée dans la cour, il y avait bien entre 15 à 18 personnes. Je vois encore cette table au matin toute embarrassée de bouteilles, victuailles, vaisselle, verres. Ah les chats de la région ne furent pas malheureux cette nuit-là.
Pour la trinité, à la fin de mai, ce fut la fête, c’est là que je restais debout de midi le samedi jusqu’au lundi matin. La journée du dimanche, je chauffais le four neuf fois et je n’en pouvais plus. Mon frère Albert vint me voir la nuit avec son vélo. Le père Rigault travaillait à la cave, il faisait trop chaud au fournil, fallait aller chercher les plaques, les resdescendre que sais-je, j’avais des gigots, des poulets et autre à rôtir, quel bazar que cette fête. C’était plutôt la fête du ventre, je me souviens, mon frère Albert me dit “j’ai manqué d’en écraser deux ou trois qui s’étaient couchés en travers de la route.” A cette époque, il n’y avait pas encore d’auto. Enfin, l’année 1895 se continua, on arrivait à la fin de juin, je n’avais pas arrêté un jour depuis le 20 novembre 1894.
Albert vint me voir, il me dit ” il y a la cousine Legros qui est à la maison, tu vas te reposer quelques jours”. Par un beau soleil de juin, nous voilà partis tous les deux, on prit le train, on descendit à Asnières, il y avait un concours de musique dans cette ville.
Le dimanche 30 juin, on arriva enfin à la maison et ce fut le 1er juillet que la cousine Legros déjeuna à la maison. C’était une forte femme, rouge de figure, ayant le vin facile. Ce fut la dernière fois que je la vis.
On finissait de manger, il devait être 13 heures.
Une grosse fumée s’éleva au-dessus de Montmartre.
C’était les établissements Godillot qui flambaient.
Ensuite on alla à Pierrefitte voir Sitter, mon patron d’apprentissage. Je crois qu’il aurait préféré qu’on le laisse tranquille, sa femme était en tournée et lui gardait la maison pour retravailler la nuit comme il faisait à Montigny. Ce fut la dernière fois qu je le vis.
On repartit sur Paris et moi et Albert, on passa la soirée à la Gaîté où l’on jouait le grand Mogol.
En sortant du théâtre, on alla sur celui du feu de l’après-midi et restons-en là au 1er juillet 1895.



