L’hiver 1895-1896 ne fut pas comme le précédent. Il n’y eut que peu de gelée mais mon frère Albert avait atteint sa vingtième année et nous étions ce soir du 26 janvier 1896. Je ne suis plus trop sûr de la date. Enfin, pour ce jour mémorable, je me reposais, je ne me souviens plus des détails de mon départ mais enfin, le jour arriva. Mon frère, grand et élancé, bien habillé, ayant plus d’argent en poche que moi, quoiqu’à la maison je donnais mes mois comme à Clichy . Ce jour-là, on rivalisa avec les paysans de Montigny. On s’en mit plein et finalement on était noir.
C’est ce printemps-là que je fus portier des amoureux et ce n’était pas fini. Le conseil de révision avait lieu à la fin d’avril. Comme il y avait un tirage au sort, ça se passait à la mairie de Clichy. Vers 16 heures, sitôt le conseil passé, mon frère et son ami Petit, le cocher, un ami alsacien d’Eugène, nous montions dans une victoire et nous allions à la Frette pour y faire un dîner champêtre. Il faisait un beau soleil et nous voilà partis chantant, nous arrêtant de temps à autre pour boire un coup. Enfin, on arriva à la Frette chez le père Bataille, brave homme, tout comme sa femme était aimable.
Le cocher dit avec son accent alsacien ” Je veux faire reposer mon cheval”. On le suit dans une écurie où il eut ce qu’il fallait pour soigner sa bête.
Le père Bataille nous demanda ce que nous voulions manger, ce à quoi nous répondions “une petite salade”.
Ainsi fut fait mais un lapin en plus et du petit vin de la Frette.
On chante, on fit une fête, on invita les patrons, la bonne.
Ce fut une soirée de gaité folle.
A la fin, mon frère alla avec le père Bataille chercher quelques vieilles bouteilles dans la cave creusée sous la montage au sommet de laquelle était une forêt de lilas.
A un moment, nous arrivâmes devant une barrière fermée. A cette époque, on fermait la barrière le dernier train passé et c’était fini. Donc, on réveilla la garde-barrière et après bien des pourparlers, on ouvrit. Petit et mon frère rigolaient comme des fous. Sûrement, cette femme n’avait jamais vu un pareil équipage.
Enfin, quand on traversa le pont de Clichy, il faisait jour et nous arrivâmes à la coopérative à Eugène où l’on prit de vin blanc avec les cochers.
Il était vers quatre heures.
Et moi, mon frère et Petit, avec nos bouquets, on arriva à la maison. Je riais quand j’appris que c’était notre mère qui était descendue ou ma soeur pour les chercher. Ainsi finit le conseil de révision de mon frère Albert et de son ami Petit.


