La vie quotidienne à Clichy en 1881 au 50 de la rue Martre

Extraits du journal de Tanis, mardi 7 octobre 1924

Continuons dans le passé et ouvrons la parenthèse.

« Descendons d’où nous restions au premier étage par l’escalier sombre aux marches de pierre en arrivant en bas le couloir qui mène à la porte qui donne sur la rue Martre et une autre ouverture qui celle-ci donne accès à la cour. A droite en entrant, c’était le logement de la mère François, une vieille blanche sous son bonnet qui vivait avec une petite fille qui répondait au nom de Jeanne entre autre. Cette petite qui zozotait dessinait déjà très bien malgré son jeune âge. J’ignore ce qu’elle est devenue.

C’est avec la mère François que je commençais à faire un peu de style. Elle me faisait écrire ses lettres, ce qui arrivait de temps en temps. La bonne dame se mettait à côté de moi et la plume à la main, j’inscrivais au fur et à mesure. Elle me disait « tu mettras ceci, cela, et quand c’était fini, elle ajustait ses lunettes et relisait la lettre. J’écrivais à cette époque beaucoup plus gros qu’à présent. Ensuite, elle sortait son porte-monnaie et me donnait deux sous. Avec cela, j’étais heureux, je ne me souviens plus comment je les dépensais.

En face, restaient la mère et le père Eynaut, les concierges. Elle était couturière, une femme très grosse. Quelques jeunes filles l’aidaient.

Le vieux travaillait chez Farcot à Saint Ouen.

Il faisait la corvée de nettoyage de la maison le dimanche matin.

Pendant ce travail, il n’arrêtait pas de causer tout seul, ronchonnant, bougonnant.

Il ne s’arrêtait que pour aller à côté chez le père Petit boire un coup, ou de l’autre côté chez Lachenal, moi et mes frères, on s’amusait de l’entendre ainsi. » 

 

Extraits du journal de Tanis, vendredi 10  octobre 1924

Souvenirs. 

« Il y avait une cour où sur la gauche s’élevait le petit bâtiment servant de water closet, un autre bâtiment se tenait à l’arrière de la cour. Il comprenait deux logements de plain pied surmontés d’un grenier, à droite restaient M. et Mme Poulain avec une nièce qui était à peu près de mon âge. Lui était chauffeur machiniste à l’huilerie Delalain à côté. C’était un grand sec. Je me souviens qu’un jour que j’appellais mon frère (Ugène), il me fit la réflexion de ne pas prononcer ainsi.

 A gauche, les époux Boileau, la femme buvait le coup avec sa voisine. C’était elle qui disait que sous l’Empire, elle avait toujours une pièce de vingt francs dans sa poche, dans ses moments où elle était dans les vignes,  ce qui lui arrivait souvent.

Derrière encore une cour avec un puits sur la droite et descendant quelques marches, on était dans les jardins attribués à chaque locataire et qui s’étendaient en profondeur. A droite, à l’entrée, un bosquet formé de lilas et quelques autres arbustes, quelques poiriers, un peu de vigne le long des murs, dans le notre, il y avait quelques groseillers. Je soignais particulièrement quelques plants de mauves mais ce qui était le plus interessant, c’est que ma mère pouvait y faire sécher son linge qu’elle lavait elle-même ».

Il a fait beau temps aujourd’hui. Ce soir, je fais une omelette.

En Angleterre, les élections sont fixées au 19 octobre. Voilà un pays où l’on ne fait pas comme ici, les décisions sont vite prises.

Demain, je travaille l’après-midi.  

Extraits du journal de Tanis, 13  octobre 1924

Anatole France, le célèbre écrivain, est mort à quatre vingt ans. Voilà un poteau que je n’atteindrai pas. J’ai trop aspiré de poussière, trop mal dormi bien des jours pour passer au travail de longues nuits. A ce régime, on use ses organes avant l’âge normal. On se crève pour s’assurer un bien-être passager. Enfin laissons ce chapitre si commun à tant d’êtres humains.

Le dirigeable allemand Zeppelin est parti profitant de la belle situation atmosphérique dont nous jouissons sur notre continent. Il doit atterrir en Amérique étant destiné aux Etats-Unis. Quoique l’on dise des allemands, on ne peut s’empêcher de constater leur supériorité pour la construction des aéronefs. Il y a huit jours, j’étais quelque peu de mauvaise humeur à propos de la lettre de Jeanne mais comme je l’ai vue hier, toujours la même comme autrefois, le nuage est envolé pour faire place à la tranquille et douce confiance qu’elle m’inspire. Que le destin me soit favorable et je lui prouverai comme toujours plus que mon amitié.

Ciel pur et sans nuage. Baromètre en hausse. Beau temps pour plusieurs jours.

« Donc en 1881, je recommençais à aller à l’école à Clichy.  On me mit en troisième classe.

C’était Monsieur Morel notre maître. Toutefois, il remplaça son prédécesseur qui était maladif, Monsieur Serres je crois. Monsieur Morel était un maître bon enfant, pas sévère. Il jouait même parfois avec nous et je crois que le directeur M. Cavé ne le gobait pas trop pour ce motif.

A cette époque, on rentrait en classe en chantant et l’on en sortait de même. Comme la grand-mère François était cuisinière au fourneau économique qui assurait un repas le midi pour un enfant des familles nombreuses, par sa fille la blanchisseuse, je fus pistonné pour aller manger gratuitement.

Ce fut elle qui me fit inscrire, quoiqu’elle ne m’aimait pas, elle préférait Albert.

 Moi, j’étais déjà un ours, pas causeur, n’aimant embrasser personne, un sauvage quoi. Ce repas se faisait dans le sous-sol de la mairie.

Un maître nous y conduisait en rang, deux à deux, il mangeait à part à une petite table, tout en surveillant. Il y avait deux grandes tables qui formaient un fer à cheval, une dans le milieu, là c’étaient les garçons. Dans le fond, une grande table qui tenait sur la largeur de la salle était réservée aux filles. Autour de ces tables, des bancs pour s’asseoir. En arrivant, on nous servait la soupe dans une gamelle comme les soldats, puis la soupe mangée on revenait chercher le rata. C’étaient des haricots, lentilles, pois, râgout, du pain frais à discrétion, une portion de bœuf. Nous avions un verre de vin et moi, vu ma petite protection presque toujours ainsi que quelques autres, j’avais un demi-verre en plus. Quelques uns payaient ; cela coûtait 0,30 pour avoir droit au repas.

 Il y avait un vieux qui n’arrêtait pas de couper du pain. Je crois même qu’il buvait le coup en douce. Quand c’était fini, on rendait sa gamelle et le maître nous ramenait à notre école. Il y avait à ce moment l’école de la rue Gobert ou j’allais, celle où est le marché couvert à présent, à côté de la mairie, ceux des baraquements du boulevard de la Révolte et les filles de la rue Dagobert.

Quelquefois, des conseillers , même le maire venaient nous voir pour s’assurer que l’on ne manquait de rien. Allez donc voir si cela existe à présent, pourtant à cette époque, le socialisme n’existait pas. « 

Extraits du journal de Tanis, mardi 14 octobre 1924

Les financiers internationaux, les pirates des changes, par l’intermédiaire de l’Angleterre avaient mis la main sur les gisements pétrolifères de Mossoul. Or voici que cela pourrait leur jouer un mauvais tour. Les Turcs disent et ils ont raison que Mossoul est en pays turc, donc le pétrole est à eux et non à la haute finance. Attendons les évènements mais on n’aura pas le pétrole des turcs comme on a eu les mines d’or des Boërs.

« Dès le début de l’année 1882, ma sœur commençait à marcher.

Ce fut moi qui la vis le premier se dresser sur ses jambes. Je courus avertir ma mère, on était ravis. Elle couchait encore sur l’édredon. Le père n’ayant acheté que par la suite le petit lit en fer peint en bleu. Etant gosse, comme tous à cet âge, on en fréquentait d’autres.

 Je m’ étais lié avec le fils d’un marchand de quatre saisons , le père Gaudry, que j’entends encore crier de sa voix tonitruante « le cresson de fontaine à six liends la botte ». Jean, c’ était son nom.

Mon frère Albert fréquentait Petit qui bégayait à cette époque, répétant les mêmes mots plusieurs fois de suite, c’était le fils du camarade de mon père, établi épicier fruitier, bistro au coin du passage St Pierre.

Il y avait aussi le fils du cordonnier d’en face Quesnel dont la femme portait le pain dans une boulangerie de la rue du Landy, Barbier je crois, où restait mon ami Jean, c’était vaste et tous les taudis construits en carreau de platre qui étaient loués en garnis, ce qu’il y en avait.

La propriétaire de tout cela était une vieille fille qui répondait au doux nom de Joséphine. Ce que nous en avons fait de parties de chat là-dedans, le soir, garçons et filles ensemble et combien de fois la vieille demoiselle prenait un grand fouet pour nous chasser car nous faisions surtout beaucoup de bruit, pensions-nous à cela à cet âge insouciant. »

Belle journée. Ce matin, plus frais + 9°. Le baromètre semble avoir atteint son maximum.

 

Extraits du journal de Tanis, mercredi 15 octobre 1924

Ce matin, un malaise qui a duré trois minutes vers dix heures. Je pense aux femmes qui disent qu’elles ont des vapeurs. Enfin, depuis le temps que je suis mal balancé, je m’y fais quoique j’ai perdu toute confiance en l’avenir et pourquoi me plaindrais-je ?

« Au coin du passage St Pierre, un terrain vague où nous allions creuser la terre dans ce champ on s’amusait mieux que dans les parcs ou squares d’à présent.

A cette époque, je ne connaissais que celui des Batignolles où l’on riait à voir jouer le théâtre Guignol.

 En descendant le passage, on trouvait au bout une longue cité des chiffonniers qui formait un bâtiment léger long de deux cent mètres en bas des chambres, une porte, une fenêtre sans vitres, au-dessus même distribution. Tout cela donnait sur un vaste balcon en bois qui tenait toute la longueur de la cité. La propriétaire de cette cité s’habillait en homme.

 Il y avait un fouillis de gens et de choses dans ce coin là qui défie toute description. Nous y faisions peu attention et nous pensions que nos parents étaient riches à côté de ceux qui habitaient là-dedans. Mais c’était le chemin pour aller dans un terrain verdoyant de hautes herbes. C’était le champ de tir, lequel était limitrophe.

En contre bas, un vaste enclos où les blanchisseuses de la rue Martre étalaient leur linge.

Nous allions aussi au bout de la ville, au champ des Pins, on se serait cru à la campagne, jusqu’aux batiments de la « Bougie de Chichy » s’étendaient en été des champs de blé verts ou jaunes selon l’époque qui ondoyaient au souffle du vent.

 Et bien sûr, quand c’était le jeudi, jour de garde, on emmenait la petite sœur que l’on déposait dans un coin où il y avait du sable, des fleurettes pour qu’elle joue pendant que nous en faisions autant.

 Et pendant ce temps, mon père dormait tranquille tandis que ma mère était au lavoir, chez M. Adolphe rue de Paris. »

Temps brumeux, couvert, peu de soleil donc plus frais. Ce soir, + 12 vent Est.

 

 

Extraits du journal de Tanis, vendredi 17  octobre 1924

Je reprends mon récit.

« La rue avait une animation au point de vue de ceux qui aiment le pittoresque qu’elle n’a plus aujourd’hui. C’était les marchands de quatre saisons qui promenaient leurs marchandises en criant à tue-tête « le cresson de fontaine à six liands la botte », l’autre « ses petits radis d’amour », ou encore on entendait « des pêches, des pêches », des artichauds tout chauds, la moule est fraîche et bonne, fromage à la crème, des beaux abatis de poulet. Il y avait aussi des porteurs d’eau.

On vendait aussi dans la rue du charbon.

Eux leurs voitures avaient des sonnettes qui me font penser aux voitures de meunier que j’ai connues autrefois sans oublier le petit marchand de mouron ? «  pour les petits oiseaux », ça coûtait un sou la botte.

Il y avait les chanteurs ambulants aussi .

 Dans la cour où nous restions, un jour de chaque semaine, un aveugle accompagné d’une petite femme nous jouait les dernières romances sur son accordéon, telles que «  Dans les sentiers remplis d’ivresse », « les prés sont pleins de fleurs »,  la chanson de Bara.

Un autre – mieux – raclait sur un vieux violon et nous chantait des chansons de Béranger, un autre remontait la rue Martre et je retins la sienne « les prés sont pleins de fleurs, c’est la saison des roses ». La romance sentimentale était à la mode.  Les poivrots chantaient la valse des chopines chaque fois qu’il y avait une fête populaire tel Jean, Pierre, marie, Louis, c’était des pétards et des chants jusqu’à une heure avancée de la uit. Je me souviens avoir entendu chanter mon père à la fête de notre voisin qui se nommait Pierre « le vin de France a fait le tour du monde » moins in petto, en trempant mon biscuit dans le vin, je regrettais  ne pouvoir iren dire.

Mais comme toujours j’étais l’ours et on faisait peu attention à moi. Toutefois j’ai entendu dire à cette époque que l’on avait plus confiance en moi pour garder ma sœur, il est vrai que j’étais si tranquille ».

Journée comme la veille, cette fois le temps est devenu sage.

Extraits du journal de Tanis, dimanche 19 octobre 1924

Donc hier soir samedi, je partis d’ici vers 19 herues et à la demi, j’étais rue Lamartine ayant employé les transports les plus rapides.

Je vis mon neveu Albert avec son  ami Etienne. Comme ce sont deux violonistes, le soir après dîner chez les parents du copain, nous eûmes le plaisir d’entendre un joli concert. Ceci nous mena jusqu’à minuit et ce matin je suis resté vers huit heures jusqu’à présent.

Temps nébuleux, soleil voilé, ce matin + 6, baromètre en baisse. J’ai encore fait un gigot et ma tête est faite.

19 heures

Jeanne est venue me voir vers dix sept heures et elle vient de repartir. Pendant qu’elle était là, il s’est mis à pleuvoir. Ici, il n’avait pas plu depuis le 6 octobre. Elle m’a marqué une paire de chaussettes et une taie d’oreiller. Ce soir, j’ai très peu mangé. J’ai plutôt besoin de maigrir que d’engraisser. Pour la première fois de la saison, j’ai allumé la grosse cuisinière.

« J’étais en troisième classe cette année-là. A un moment, ce fut le directeur de l’école qui remplaça notre maître malade. C’était le père Cavé avec sa grande barbe blanche et sa calotte de soie noire sur son front chauve.

Chose bizarre, à ce bonhomme ma tête ne revenait pas. Il m’appellait « grosse tête », comme si c’était ma faute. Ce qui prouve qu’un homme peut se croire intelligent tout en méconnaissant la plus élémentaire justice. Je crois qu’il avait trouvé que mes devoirs étaient mal faits.

Ne voilà-t-il pas qu’il me donne une lettre à remettre à mon père. Dans cette lettre, il lui disait que j’étais un mauvais élève avec tous ses attributs.

Que fait le père ? Il me fout une volée et il avait la main dure.

Et puis le voilà qui vient trouver le père Cavé avec moi dans son parloir où je fus gratifié encore de quelques gifles. Un type comme moi qui ne faisait jamais de bruit. Mais dans les écoles, c’est comme dans l’armée. Il y a des têtes que l’on prend en animosité, explique qui pourra, c’est dans l’homme, surtout quand il est votre supérieur.

Pendant l’été, nous apprîmes un morceau de musique pour le chanter au concert qui avait lieu au mois de juin. C’était une poésie de Déroulède intitulée « soldat ». Ce concours avait lieu un jeudi ; nous eûmes un petit succès. On nous accorda le deuxième prix.

Plus tard, le 14 juillet à cette époque, mon père se reposait toujours. Je crois que c’est cette année-là qu’il acheta à ma sœur une cantine tricolore. Le bouif d’en face, toute la journée faisait tonner un petit canon qu’il bourrait avec de la poudre de chasse. Cela faisait un bruit formidable si bien qu’il cassa de ses carreaux. Entre temps, il cannonait chez les bistrots du voisinage.

A cette époque, la fête nationale était vraiment une fête populaire. On ne peut s’en faire une idée aujourd’hui..

Un peu plus tard, au mois d’aôut vers le 20, distribution des prix sous le marché en face de la mairie.

La musique municipale était là. Le maire, Gallot, un gros épicier, nous fit un discours. Enfin, j’eus un prix « le Japon » je crois avec une couronne sur la tête.

A cette époque, il y avait une école dirigée par des frères rue du Réservoir et assez fréquentée tandis que les filles allaient chez les sœurs rue Martre.

Et enfin les vacances .

On ne savait pas ce que c’était d’aller à la campagne. Nous avions un stock de devoirs à faire. Généralement, on les baclait en huit jours de temps avant la rentrée. En somme, les vacances duraient six semaines.

Nos promenades favorites, c’était les bords de la seine, on se baignait, on cherchait à pêcher. Un bateau à vapeur nous mettait en gaité, tels les groupes de canotiers en liesse. On enviait leur âge car on voyait bien qu’ils s’amusaient.

Nous allions aussi dans les mares des sablières de Gennevilliers. On poussait jusqu’au bois de Boulogne et toujours à pieds. Il n’était pas rare de voir des enfants pieds nus dans la rue.

Ensuite la rentrée revint pour la saison 1882-1883. »

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Le 50 rue Martre à Clichy en 1881

Extraits du Journal de Tanis, jeudi 2 octobre 1924

“Quand nous vinmes rester dans cette maison, 50 rue Martre, en juillet 1881, il y avait une crise de logement. Je me souvins que mon père dut se contenter de ce qu’il trouvait. Je pense que ce fut par le Père Petit, alors établi épicier marchand de vins à côté du passage Saint Pierre devenu aujourd’hui rue Pierre qui lui indiqua ce logement où nous allions rester jusqu’au mois d’août 1886.

Nous restions au premier étage. L’escalier était dans une sorte de tourelle tenant à la maison. A chaque étage, ils étaient deux. Il y avait un plomb pour vider les eaux sales. Sur le palier du deuxième, une échelle de meunier menait au troisième. Là, c’ était sous les toits, les mansardes, où l’on recevait la lumière du jour que par ce qu’on appelle vulgairement une tabatière.

 Les deux locataires qui habitaient au premier en descendant des cieux étaient Monsieur et Madame Gravigny, lui employé au Gaz.

Ca ne payait pas cher en ce temps là cette compagnie.

Celle-ci, je la vois encore descendant les escaliers avec une marmite en terre qui lui servait de seau hygiénique.

 Et puis une vieille qui avait un chat et comme cette pauvre vieille travaillait la journée, le soir son chat l’attendait et tout en montant les escaliers, je l’entendais qui répétait à son chat qui miaulait derrière elle « Viens donc, viens donc !» disait la vieille en montant doucement. »

 Revenons au présent.

Ciel couvert et frais. On a assassiné une femme seule en plein jour Rue du Fort à Cormeilles ainsi qu’une jeune fille  gravement blessée par l’auteur de ce crime. Voilà les contrées que j’ai connues il y a vingt cinq à trente ans, tout était calme et tranquille. On aurait pu dormir sans se tourmenter. A présent, c’est différent. On a beau discuter sur la paix, tant qu’il faudra se tenir sur ses gardes vis-à-vis de ceux qui sont de votre pays, quand cette manie de tuer son semblable pour un oui ou pour un non continuera, je considère que la paix entre les peuples sera bien aléatoire . Moralisez, instituez la religion du bien, c’est si simple de discerner ce qui est bien de ce qui est mal. Que fait-on à ce point de vue ?

Extraits du Journal de Tanis, vendredi 3 octobre 1924

Je reprends mon récit.

 « Au deuxième étage, il y avait deux locataires à chaque pallier. Restait la famille Boutigny dont le chef était bourrelier à la raffinerie de Saint Ouen. Je ne me souviens plus combien il y avait de gosses, au moins 3. Il y avait un garçon de mon age qui me paraissait très intelligent mais par contre leur mère, une petite brune,  était malpropre, pas au point de vue moral – cela, à mon âge, dépassait mes connaissances- je me souviens avoir vu là-dedans une saleté comme on ne peut s’imaginer. Les gosses faisaient leurs besoins naturels dans le logement comme s’ils eussent été dans la rue, c’est tout dire.

La porte en face, c’était un ménage autrichien, Offenbach, autant que je me souviens. La femme faisait tous les ans un gosse qui mourrait régulièrement Sauf un qui à cette époque avait trois à quatre ans et qui sans doute avait eu la peau plus dure que les autres. Elle accoucha une fois dans le tramway. A cette époque, j’aimais regarder par la petite faille de l’encadrement au-dessus du plomb aux eaux sales. On apercevait la cité des biffins* qui s’étendait à l’emplacement où est le groupe des écoles Victor Hugo depuis déjà longtemps, 1886 je crois.  Un des amusements que j’aimais, c’était de faire des bulles de savon que je regardais s’envoler au gré du vent. Je passais des heures à ce passe-temps innocent ne m’inquiétant nullement à ce qui se passait ailleurs. »

Le temps continue menaçant, frais. Le soleil semble jouer à cache-cache avec les nuées. Pas de pluie jusqu’à présent. Les espagnols continuent de se battre dans le Rif, les chinois en Chine. Monsieur Doumergue est rentré à Paris. Et à présent, je vais me faire cuire une tranche de foie de veau. La suite à demain.

Extraits du Journal de Tanis, samedi 4 octobre 1924

J’ai travaillé ce matin comme d’habitude. Je crois que samedi prochain, ce sera toute la journée. Tant pis, je ne vais pas à Paris ce soir. Si l’on vient demain, je le verrai bien. J’ai fait quelques courses cet après-midi. Et à présent je vais me reposer en attendant d’aller me coucher. J’ai remis ma pendule à l’heure normale. C’est aujourd’hui que l’heure d’été prend fin.

Revenons à nos souvenirs.

« Descendons au premier étage. Là nos voisins de la porte en face étaient M. et Mme Guff qui avaient une fille à peu près de mon âge Louise. Lui était chaudronnier aux ateliers des Batignolles qui dépendaient de la compagnie de l’Ouest. Elle faisait la blanchisseuse ou pour mieux dire elle repassait le linge chez elle. Leur logement était à peu près comme le notre, pas de cuisine, une pièce servait de salle à manger, une chambre à coucher et un cabinet.

Ma sœur, à ce moment, avait quelques mois, comme c’était l’été, on la coucha sur l’édredon. Peut-être est-ce le même qui me sert aujourd’hui ? Nous dans le cabinet qui avait une fenêtre sur la rue, pour y aller, il fallait passer par la chambre de nos parents. Il y avait juste la place pour un lit cage de deux personnes. Au bout à terre, une malle qui ressemblait à un cercueil, au-dessus des clous pour accrocher les effets, la boite à outils de mon père, parmi lesquels une jambe de bois pour faire les réparations de chaussures. Ma sœur s’en servit en guise de poupée, le sac à chiffons de la mère et c’est tout je crois. Plus tard, mon père acheta un lit en fer pour ma sœur.

Une petite cuisinière dans la salle à manger servait pour préparer les repas et chauffer la maison.

Un grand pot en grès servait de réservoir d’eau qu’il fallait aller chercher au début au coin de la rue de la Fabrique (rue du Bois à présent). J’y allais avec une petite marmite en fer blanc qui pouvait tenir quatre ou cinq litres. Deux après quand la rue Pierre fut terminée, on nous installa une fontaine au coin.

Cette fois, nous étions tout prêt pour avoir de l’eau, c’était un progrès. Comme éclairage, c’était la lampe à pétrole. Quand aux water-closets, ils étaient dans la cour, un seul bien entendu. A ce moment, mon père travaillait à Levallois, route d’Asnières, rue Victor Hugo à présent. «

La nuit dernière il a plu et le ciel est resté couvert toute la journée. On apercevait le soleil noyé dans des nuages très élevés, présage de mauvais temps. Température fraîche et puis peu importe, il me semble que nous entrons dans une ère pleine d’optimisme.

 

*Origine du nom «rue Foucault» : rue établie sur l’emplacement de la célèbre cité Foucault, dite de «la femme en culotte». Cité de chiffonniers régie par Mlle Sophie Foucault qui l’habitait. Démolie en 1884 pour l’édification du Groupe scolaire Victor Hugo. Le terrain nécessaire à l’établissement de la rue a été donné à la commune par Mlle Foucault. Le nom de cette dernière a été attribué à la voie ainsi créée en hommage de ce don. (source http://cpa-clichy-92.fr/)

 

A lire sur la cité Foucault

  • Georges Grison, Paris horrible et Paris original,1882.
  • Alain Faure (Université de Paris X-Nanterre),  CLASSE MALPROPRE, CLASSE DANGEREUSE ? Quelques remarques à propos des chiffonniers parisiens au 19e siècle et de leurs cités. Paru dans Recherches, n° 29 : “L’haleine des faubourgs”, décembre 1977, p. 79-102.
  • Privat d’Anglemont, Paris inconnu, Paris, A. Delahays, 1876.

 

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Le certificat d’études en juin 1885 à Neuilly

Souvenirs du samedi 8 novembre 1924 

Cependant le temps passait, mon frère Eugène, après avoir subi deux opérations et être resté à Bichat presque neuf mois, revins à la maison après un séjour d’un mois à l’asile de Vincennes. Le père, par l’intermédiaire du père Petit, lui trouva une place, pas bien loin de là où nous restions, un peu plus haut, presqu’en face le champ où se faisait la fête, chez le père Fourel, un gros homme qui ramassait les arlequins dans les maisons bourgeoises. Je me souviens, il couchait dans l’écurie avec le cheval, faisait la tournée avec son patron, je ne sais combien de temps il resta là.

Toujours est-il qu’entretemps, j’étais arrivé à l’école au cours supérieur, la première classe. Mon maitre, comme on disait alors, était monsieur Pierre, un homme de 30 ans peut-être, portant toute sa barbe.  Celui-ci n’était pas le même que ceux que je venais de quitter. Sa manière d’enseigner me plut ou est-ce moi qui devins plus sérieux. Enfin, j’étais devenu assidu à l’école.

A cette époque, mon père acheta un dictionnaire par livraison. J’étais toujours à le consulter. C’était un grand plaisir pour moi et je l’ai encore là à présent. Mon père ne le finit pas.

M. Pierre m’avait remarqué. Une fois, sur mon livret, il nota que j’étais très intelligent mais pas assez exact pour rentrer en classe.

Quand vint le mois de juin 1885, je fus présenté pour concourir au certificat d’études malgré l’opposition de M. Cavé, qui décidemment ne me blairait pas, comme on dirait aujourd’hui. On nous présenta vingt neuf. M. Pierre avait fait tout pour que nous soyons en forme. On faisait trois dictées par jour. Nous quittions une heure après les autres.

Ce fut par une belle journée que nous allâmes à pied sous la direction de notre maître, en rang, deux à deux, à Neuilly alors chef-lieu de canton au groupe scolaire, avenue du Roule, près de la mairie.

Nous étions déjà venus là pour le concours de chant. Je fus placé dans une classe avec des jeunes comme moi que je ne connaissais pas. Celui qui était assis à côté de moi me dit se nommer Guillard et était de Boulogne. Je pense qu’on nous avait placés par lettre alphabétique. On attendit longtemps. On nous distribua nos feuilles de composition avec le petit coin où l’on écrivait notre nom et que l’on cachetait ensuite de façon que celui qui corrige ne pouvait savoir de qui était la composition. Nous étions là, une quarantaine. On s’exerçait à écrire.

Entre temps, je constatais qu’à Neuilly, il y avait des tableaux d’histoire naturelle, des plantes, des minéraux. Je regardais tout cela très intéressé.

Tout à coup, un grand maigre avec une barbe entra. Il nous demanda si la dictée était faite. Nous lui répondîmes non. Il en parut fort surpris et de suite commença :

« L’air est chaud, le soleil darde ses ardents rayons sur les remparts de neige qui se fondent et achèvent en fondant de féconder les sillons  …»

La suite, je ne m’en souviens plus. Toutefois, cette dictée qui était courte, était pleine d’embûches. Cinq minutes pour se corriger et on ramassa les copies. Je crois qu’après, on alla déjeuner. Mon maître nous emmena dans un restaurant et sous la verdure, nous mangeâmes gaiement. Pas moi, car j’étais toujours un peu sombre. De plus, une chose me tourmentait, celle de ne pas réussir.  L’après-midi, composition de calcul, deux problèmes, une rédaction, ceci simplement : « écrire à un ami pour lui expliquer les inconvénients de la colère ». Je voudrais bien relire ce que j’ai écrit ce jour.

Je ne m’en suis pas mal tiré puisque j’eus la note bien. Quand ce fut fini, nous revînmes le long de la route de la Révolte, avec notre père Pierre et chacun s’en alla chez ses parents. Quelques jours après, M. Marquez, alors adjoint au maire, nous apporta les résultats. Sur 29 de présentés, huit seulement étaient reçus et j’étais parmi ceux-là. Notre maître qui s’était donné tant de mal pour nous préparer en conçut un vif dépit. C’était la dictée qui pour beaucoup avait été cause de l’échec .

Huit jours après, au lieu de 29, huit seulement nous reprîmes le chemin de Neuilly. Il faisait un temps couvert. Une dame me fit lire dans un livre, ensuite un monsieur très grave me questionna sur l’histoire de France. Je me souviens qu’il commença par Louis XI, ensuite me mena à Liège puis à Marseille. Ce fut le professeur de calcul le plus dur, réduction de fraction, division, ensuite le système métrique, enfin ce fut fini et j’appris que j’ étais définitivement reçu. Ce fut mon premier succès.

Ce fut cette année là que j’obtins mon plus beau succès scolaire si l’on peut s’exprimer ainsi. Ce fut le plus beau jour de ma vie ce dimanche où l’on distribua les prix. Ce pouvait être entre le quinze et le vingt août 1885. J’étais assis sur un banc à côté de mes camarades de même classe . Nous les garçons, à droite, les filles à gauche, sous le marché couvert en face de la mairie. Il faisait chaud, la distribution des prix était commencée depuis un certain temps. Je voyais les camarades monter l’estrade, revenir avec un livre plus ou moins volumineux.

Je commençais à être inquiet. J’étais déjà monté sur l’estrade mais c’ était pour aller chanter.

Là, j’étais dans un rêve.

Tout à coup j’entends appeler mon nom « Stanislas ».

Il n’y a pas de doute. C’est moi.

Comme je montais l’estrade, j’entendis des applaudissements. Je crois que c’est la seule fois de ma vie où j’en entendis de pareils.

Mon maître remit mon livre au père Lefranc, conseiller alors établi épicier, juste au coin de la rue Martre et du Boulevard Victor Hugo. Ce bon vieux presque blanc me félicita, me causa un peu en me remettant mon livre. Je regagnais ma place tandis que mes camarades venaient autour de moi. Un moment après, on me nomma encore. Je remontai sur l’estrade. C’était le prix de certificat d’études. La musique joue. Il se passe un certain temps. J’entends encore mon nom. Livret de caisse d’épargne. Je ne m’attendais pas à cela. Puis ce fut fini. La musique joue la Marseillaise.

J’étais seul. Je revins seul. Ni mon père, ni ma mère et mes frères pareils n’étaient venus à la distribution des prix. Mes parents ne le pouvaient pas. Mon frère Eugène était en place, mon frère Albert était parti à l’aventure comme il faisait tous les jours. Je redescendis la rue Martre et rentrai dans notre nouvelle boulange. Je ne me souviens plus de ce qu’il se passa ensuite .

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1933, mercredi 4 mai, la fête à Montmartre

 Légende “Parmi les réjouissances organisées à l’occasion de la semaine commerciale de Montmartre, la fantaisiste pêche à la ligne dans le bassin de la place Pigalle a obtenu, hier, un certain succès de gaité. ” Phot.Matin.

Je ne m’étais pas trompé, hier soir, vers 21 heures, j’étais au lit, tout d’un coup je fus réveillé par un bruit insolite, c’était  le tonnerre, les éclairs se succédaient rapidement, il était 23 heures vingt. Quand il fait ce temps-là, j’imite ma mère autrefois. Je me lève et j’allume ma petite lampe d’été. Je m’assieds et j’attends la fin. Malgré moi, quelque volonté que je montre, mon coeur se met à battre, impossible de m’en défendre et j’écoute le fracas de l’orage, une main appuyée sur ma poitrine. De 23 heures trente à minuit, il y eut de forts coups de tonnerre avec éclairs vifs. Il grêla un peu sous la pluie et ce n’est que vers une heure que les éléments étaient calmés. Il n’y a pas beaucoup de personnes que ce raffut céleste n’aient réveillées. la journée s’est passée, très nuageuse sans pluie.

Le baromètre s’est relevé à 760 et la température est en baisse sur la veille.

 

A l’heure où j’écris, plus 17 °.  Le vent est à l’ouest.  Ce soir, je vais finir mon veau de dimanche, il y a encore un chausson et du petit normand, plus qu’il n’en faut pour mon repas du soir sans oublier les pruneaux.

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1934, 20 janvier (la mode venue de Londres)

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1923, samedi 6 octobre

Malgré le travail du matin, dérogeant à mes habitudes, je suis allé à Paris où j’étais vers vingt heures.

J’ai revu Jeanne et Albert. Celui-ci tout heureux de me faire admirer son nouveau pardessus. Nous avons dîné ensemble, causé de notre santé qui commence à péricliter. Et enfin je suis rentré à Clichy ce matin à huit heures. Entre temps, on était revenu à l’heure normale et tandis qu’en hâte je préparais ma cuisine habituelle, Eugène s’amenait. Je l’attendais.

Le temps était à peu près beau. Il déjeuna avec moi, passa l’après-midi puis s’enfuit vers dix sept heures.

Dans la soirée, je payais mon terme à Mme Viargues. Elle m’annonça qu’elle nous augmenterait le terme prochain. Pour le cas où nous n’accepterions pas, elle confierait la maison à un gérant. Qu’elle hausse encore un peu, je ne dis rien. Mais que l’on voulut nous faire payer des loyers 6 ou 700 francs pour entretenir des parasites qu’on nomme gérants ou concierges, ça n’existe pas. Nos salaires ne sont pas élevés à ce point pour payer ces messieurs. Nous boirions de l’eau et du pain sec l’on mangerait.

Il va y avoir des élections l’année prochaine, nous ferons voir  que nous, les anciens mobilisés de la guerre,  nous sommes là puisque depuis quatre ans, la situation économique est restée la même. Les choses doivent rester en l’état, attention messieurs les probloques*, 1924, tournant dangereux. A ce petit jeu, l’argent que vous amassez sur le dos de ceux qui peinent et qui se privent pour le gagner et vous le donner ensuite, à vous qui en êtes saturés,  et bien, ce papier argent pourrait devenir peu de chose, n’oubliez pas  que face aux masses qui n’ont pas de toits vous êtes en minorité.

*Probloque = synomyme familier de propriétaire

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1923, jeudi 13 septembre

Eugène m’a écrit, il a laissé tomber  son poste de veilleur. Certes la place était peu rémunératrice et demandait aussi un tempérament spécial car rester douze heures enfermé la nuit sans pouvoir causer à qui que ce soit cela rend plutôt neurasthénique.

Enfin, en prenant cela, il n’avait pas encore trouvé le filon.

Et de plus, il était victime des exploitateurs de la misère humaine. Journée encore chaude 30 ° ce soir nuages orageux au couchant. Je crois que cela va se tasser. Avec ces jours qui deviennent courts, encore de la chaleur !

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1923, dimanche 9 septembre (pas de piscines pour les travailleurs aux mains noires)

Ce matin, visite d’Eugène. Il en a assez,  de son truc non, mais de la paye. En effet, c’est trop maigre. Toujours la même chose, on ne veux pas payer.

Voilà pourquoi les masses se jettent sur ceux qui dénoncent les exploiteurs. Ce sont eux qui ne savent que faire de leur argent qui seront responsables de ce qui pourra arriver demain.

A la fin, tous ces gens qui possèdent finiront par nous faire croire à nous ouvriers raisonnables que les communistes ont raison. Aux élections prochaines, il y aura déjà un sérieux avertissement.

Belle journée d’été, 25 mais baromètre en baisse. Et à présent, allons nous reposer.

Mardi 11 septembre 1923

Le journal aujourd’hui dit qu’ en notre ville de Paris, nous sommes inférieurs à beaucoup de pays au point de vue des piscines et autres établissements aquatiques.

Une chose que je sais, c’est que ce ne sont pas les travailleurs aux mains noires qui ont des salles de bain à leur disposition.

Au contraire, ce sont ceux qui ont les mains propres et pour cause qui en ont la jouissance.

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1923, vendredi 7 septembre (victime de la boulange)

Je mange plutôt mal, ensuite je suis énervé. Il y a quelque chose dans mon anatomie qui ne va pas. Je suis victime de mes vingt cinq années de boulange. Il arrive un jour où tout se paie. Quand on est jeune, on ne s’en doute pas. Imbécile que j’ai été de me crever, pour qui, pour quoi.

Quand j’y pense, il me semble que je deviendrais pire que le dernier des anarchistes. Seulement j’ai laissé tombé ça trop tard.

Enfin, on suit sa voie et pour le reste advienne que pourra.

Temps très nuageux ou couvert, température douce.

Samedi 8 septembre 1923

Réchauffement ce matin 16 et légère ondée pour m’en aller commencer.

Vers onze heures et demi, mon ancien collègue  qui était à Beaujon est venu me rendre visite au Carbone. Il se doutait que j’étais là. Nous avons pris un verre ensemble. Il pense aller dans un sanatorium ces jours-ci. Il m’écrira. Enfin, je souhaite qu’il surmonte ce mauvais passage. En somme, j’étais encore plus tranquille avec lui qu’en ce moment.

Il est quatorze heures et je n’ai pas encore déjeuné. J’attends des pommes à l’eau qui bouillotent sur le feu. Temps d’été.

Je ne peux plus encaisser ce vin blanc du primistère. J’irai tout à l’heure en chercher trois bouteilles chez Damoy. J’ai payé ma note de vin blanc cet après-midi.

En ce moment, j’entends les bombes de la retraite à St Ouen. La fête commence un peu plus tard. Je me souviens toujours de la dernière fois que j’ai vu la fête de ce pays. C’était le 26 juillet 1914. La situation devenait sombre. Angèle et Henri étaient venus déjeuner à la maison. Je les reconduisis et nous nous arrêtames  quelques moments à la fête. Même ma soeur fit la remarque que les femmes à la fête étaient têtes nues et non coiffées.

Eux prirent le tramway en face la mairie et je revins retrouver ma mère. J’aurai toujours la haine de cet impérialisme boche qui nous causa tant de tourment. J’étais là, j’ai vu tous les boniments que nous servent les socialos-communistes qui, s’ils ne sont écartés, ne nous amèneront qu’une nouvelle catastrophe comme en 1914.

Quand on voit truquer l’histoire d’il y a dix ans, alors ceux quil le disent, où étaient-ils ?  Dans des tombeaux ? Ils ne voyaient, ni ne lisaient  et entendaient encore bien moins.

Publié dans 1914, 1923, Hopital Beaujon, Retraite, St Ouen | Tagué , | Laisser un commentaire

1923, Mardi 4 septembre (la République a 53 ans)

Ce matin, j’ai pris le tramway et ce soir j’ai eu la chance d’avoir l’autre, il y a longtemps que cela ne m’était pas arrivé.

C’était sans doute pour fêter le cinquante troisième anniversaire de la République.

Des affiches monstres qui sont collées un peu partout annoncent un nouveau Journal “Paris Soir“. Attention, l’Intran, la Presse, Liberté etc n’ont qu’a bien se tenir. Et ce fameux quotidien  qui fit de la réclame pendant un an, il s’en vend. Mais pour s’annoncer il insultait ses confrères tel que le Matin. Drôle de manière de se présenter. [..]

Ce qui fait la force des quotidiens, c’est la nouveauté. Au lieu d’être des lieux communs politiques, c’est l’actualité, l’évènement du jour.

Pour ce qui est de la politique, autant acheter une évangile qui sera plus ou moins teintée du rose pâle à l’écarlate.

Beau temps mais très nuageux et frais, ce soir couvert.

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1923, Lundi 3 septembre (Veimann du Carbone)

Le moment approche où avec l’heure avancée, il me faudra user de la lumière le matin. Ca commence.

Douloureuse nouvelle en arrivant au Carbone. J’ai appris que Veimann qui avait causé pour me faire rentrer ici il y a douze ans était décédé subitement dans la nuit. Je l’avais connu par Veber le pâtissier en un moment où j’étais bien ennuyé pour me chercher une autre voie pour gagner ma vie puisque je laissais mon métier.

Oh il n’était pas bien riche et plusieurs fois il m’a tapé de quelques pièces de quarante sous. Je n’ai jamais eu la cruauté de les lui redemander. J’ai laissé tomber et j’ai bien fait, m’ayant rendu service, ainsi je m’acquittais envers lui. Il y a deux ans, il avait perdu sa fille qui était mariée depuis quelques mois.

Ce matin, il a gelé dans la banlieue parisienne, blanc bien entendu.

Au Japon cataclysme qui rappelle le Krakaloa en 1883.

Le différent entre l’Italie et la Grèce dans le Riff.

Voilà un mois qui commence plutôt mal.

Ce soir 14  °. Encore un motif pour que la vie chère continue, heureusement que l’heure du bougnat n’est pas encore venue.

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1923, dimanche 18 août (l’express Vendôme-Austerlitz)

Ce matin au jour je ne dormais plus. J’attendis que l’on vit bien clair et me levais car c’est en vain que j’eus attendu. Je me lavais, rasais, montais prendre le café et redescendis arranger mon panier. Entre temps, je sciais du bois, tirais de l’eau.

On déjeuna à midi et demi et ensuite on descendit tous pour la gare.

Moi seul je partais, j’arrivais à Vendôme et dix minutes après j’étais dans l’express. Il ne faisait pas top chaud, le train était archi complet.

Ah quel plaisir de voyager quand habituellement à cette heure-là je me prélasse tranquillement sans m’en faire.

Je descendis à Austerlitz et pris le Métro, à vingt heures j’étais à la Porte St Ouen et vingt minutes après chez moi. Je me couchais presqu’à minuit.

Récapitulons, le premier et dernier jour, on est éreinté, Je ne parle pas du soleil et encore. C’est trop court, si je ne peux disposer de plus de temps, l’année prochaine à supposer que je sois encore vivant, je laisserai tomber.

Publié dans 1923, Troô | Laisser un commentaire

1923, samedi 18 août (l’adieu aux lapins de Mme Salmon)

Ce devait être le jour de mon départ, mais mes parents ne sont pas venus me chercher et n’ont pas voulu me laisser partir.

Quand je  sens que le départ est proche, je deviens un peu triste malgré moi. Cela me rappelle quand je venais en permission pendant la guerre.

Toute la journée vent N.O. très fort, quelques gouttes de pluie.

Nous avons pris l’apéritif chez Gauthier, en l’occurrence, c’était une boisson que je n’avais dégustée depuis 1914.

Dernière soirée. Adieux aux petits lapins de Mme Salmon.

Publié dans 1923, Mme Salmon, Troô

1933, 4 avril, propagande anti-juive et autodafé

L’Allemagne persécute les juifs comme ceux-ci le furent au Moyen-Age.

Que serait-ce si c’était nous qui tombions sous sa domination ?

Je le donne en méditation à nos socialistes et autres communistes qui furent si prompts à s’apitoyer sur le sort de la pauvre Allemagne qui n’ a plus un sou de dette alors qu’ici on roule vers la banqueroute.

21 heures.

Mon petit fourneau achève de s’éteindre. J’ai mis à sécher un petit mouchoir que j’ai trouvé au milieu du trottoir avant d’arriver à la rue Rouget de l’Isle.

Légende des  photos

Une des affiches de propagande antijuive répandues en Allemagne. On y lit : “Allemands, défendez-vous contre l’infâme propagande juive ; n’achetez que dans les maisons allemandes”.

Photo. Fulgur (agence de photos d’actualité à l’instar des agences Branger et Agence France Presse créée dans les années 30).

“Aujourd’hui doivent être brulés à Berlin sur la place de l’Opéra plus de 20 000 volumes considérés comme contraires à l’esprit allemand. C’est une commission composée d’étudiants qui s’est chargée de faire la sélection des auteurs. On voit ci-dessus des étudiants au travail.”

Photo Associated Press.


Cela s’est trouvé qu’il y avait une place vacante dans un atelier et on l’a casé. Certes, c’était un type plus intelligent que celui qui le remplace. celui-ci est embauché depuis trois mois, il a vingt quatre ans, il m’a dit qu’il faisait les marchés, un genre de mon copain Camus, un nomade. Ces hommes-là n’aiment pas travailler enfermés, ils aiment leur indépendance, le coup de sirène leur crèvent le coeur. Ils ne travaillent en atelier que lorsque la nécessité les y poussent ou la mauvaise saison.

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1923, mardi 25 décembre (déception)

Le baromètre a haussé rapidement et le thermomètre a baissé de même. A midi, 13 de hausse sur hier soir 19 heures. Ce matin moins 1 contre + 8 même heure. Belle journée mais dans la soirée nouvelle baisse et à 22 heures pluie, neige, givre et vent violent. Je suis rentré juste à temps venant de Paris.

“Le 23 janvier 1923, à Paris, attentat de Germaine BERTON. La jeune anarchiste se rend au siège de “L’Action Française” (extrême droite), dans le but de tuer Léon Daudet, propagandiste haineux. Celui-ci étant absent, elle est reçue par son second, Marius Plateau, qui l’agresse verbalement. Elle lui tire dessus et le tue, puis tente de se suicider sans succès. Séverine, Louis Lecoin et bien d’autres viendront la soutenir lors de son procès, où elle sera acquittée.

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1933, vendredi 15 décembre, la Marne verglacée

Le temps s’est couvert durant la nuit, ce qui fait que ce matin le mini était de moins 6 °. Le baromètre à 754 et ce soir à 758. Il a neigé de 7 heures à 9 heures puis le temps est resté couvert avec tendance à s’éclaircir le soir ce qui est conforme à la hausse du baromètre étant donnée que le vent reste au N.O.

Je ne suis pas fâché que cette semaine se termine car le dessus de mes mains a tendance à se crevasser et en ce moment elles me chauffent quelque peu. J’ai pris un bain de pieds bien chaud.

En guise de Pernod, j’ai acheté une boîte de caramels pour le Noël du petit neveu. Si Jeanne venait dimanche, je lui remettrai. J’ai commandé 50 kilos de briquettes à la charbonnière. Ils sont payés, ce sera livré demain vers 16 heures.

Nous avons une ouvrière que je connaissais depuis longtemps qui est décédée subitement avant-hier. Elle avait 42 ans.

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1933, 18 décembre, la Seine sous la neige

Ce matin, moins 7, ce soir moins 1°.

J’ai vu ce soir des glaçons dans la Seine. Je me souviens l’avoir vue pareille alors que je portais le pain chez l’aîné du père Sainton.

Je traversais tous les jours le Pont d’Asnières qui était entièrement en bois. A travers les fentes de la chaussée, on voyait l’eau en dessous. Cet hiver-là fut rigoureux, j’en sais quelque chose.

Ce ne fut pas une grande fête à la maison car le père n’était pas toujours bien luné. Mon frère le tourmentait car il ne restait pas dans ses places.

Enfin, tout cela est bien loin.

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1933, 5 avril, le naufrage de l’Akron au large de New-York

Même temps ce matin, au lieu du ciel couvert habituel, nous avons eu du brouillard de 6 heures à 9 heures. Après beau temps, ciel pur plein de cirrus, mini + 5 ce soir en rentrant + 16°, baromètre sans changement à 769.

Il y a une dépression au large de l’Islande.

C’était aujourd’hui la Sainte Touche* : il y a longtemps que j’en avais touché une semblable 108 heures, ce qui faisait 572 francs quarante sans compter les 20 francs de retenue pour les assurances sociales. Aussi en ai-je profité pour aller aux stocks américains m’acheter 3 chemises que la bonne femme m’a laissé à 17 francs ; et à présent, les vieilles je vais m’en faire des chiffons. Samedi, j’y retournerai faire un tour en passant par chez Prolux.

Le grand dirigeable américain Akron a fait naufrage dans un orage : 74 hommes sur 77 ont péri.

*La Sainte Touche désigne en argot la paye, le jour de la paye (le samedi en général).

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1932, mercredi 23 mars

Quand je me suis couché vers 21 heures 30 il pleuvait et ce matin ciel couvert retour du vent au nord et l’après-midi pluie qui cessera vers 16 heures.

Ce soir, le temps semble vouloir s’éclaircir. Ce matin  + 7, ce soir + 6. Ce fut une journée hivernale après celle d’hier presque printanière.

Ce soir, je me suis bien lavé la tête et le torse car demain je vais à Lariboisière, salle Grisolle*, retrouver mon docteur pour être radiographié (mon coeur) pour mieux dire.

J’ai appris la mort d’un de mes vieux clients, le père St Mihiel, moi je l’avais surnommé le Père Vin Blanc, il avait le numéro 200, je retournerai son nom sur le tableau et rangerai ses jetons.

Un jeune homme très fort qui a été blessé à la tête par un morceau de ferraille il y a trois mois est dans un état très grave. C’était pourtant un costaud.

Il y a hier 40 ans il fit le même temps qu’aujourd’hui.

Voyons voir la suite et si ce sera pareil cette année.

A la rentrée à 13 heures, il y avait un orateur communiste debout sur le marche pied de son auto qui haranguait les ouvriers et les ouvrières qui se rendaient à leur travail.

Voilà déjà la foire électorale qui commence.

21 heures, le ciel est encore couvert. On ne voit pas la lune. Enfin, demain, je ne suis pas obligé de me lever à 5 heures 30.

Augustin Grisolle, 1811-1869, est professeur de médecine et membre de l’académie de médecine. Médecin spécialiste des maladies infectieuses, il est l’auteur du Traité élémentaire et pratique de pathologie interne (1844).   Plusieurs hôpitaux parisiens lui ont dédiés une salle.

Max Jacob, renversé par une voiture Place Pigalle, sera hospitalisé dans la salle Grisolle de Lariboisière.

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1932, mardi 22 mars, les pâquerettes des fortifs

20 heures 15

J’ai dîné et fait ma vaisselle. La lune est cachée derrière les nuages. J’aperçois Vénus entre la grande bâtisse à Carinet et les fermes des ateliers à Citroën.  C’est par cet interstice que le soleil inonde de lumière ma cuisine à certains moments de l’année.

Mardi 22 Mars

Le ciel est couvert.

La nuit dernière, il a plu légèrement. Ce matin, vent très faible, + 8, ciel couvert et pluie de 15 heures à 17 heures, le baromètre a descendu de 4 mm.

Est-ce le changement de régime ? Le baromètre va t-il-continuer à baisser et les vents à revenir vers le sud ou l’ouest ? On ne peut l’affirmer. Ce soir, + 10, on ne peut se passer du gros fourneau. Ne pas oublier que + 10 ° est la température d’une cave très fraîche ou l’eau d’un puits très frais.

Je viens d’allumer la lampe, il est dix huit heures.

Ce soir, c’est la pleine lune et dimanche prochain, c’est Pâques.

Où est le temps où dans le fossé des fortifs qui sont démolis à présent, on allait cueillir ces petites fleurs que l’on nomme pâquerettes.

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1932, mercredi 20 avril, les parasites sociaux

Ce soir, j’ai trouvé sous la porte une circulaire électorale . C’est celle d’un communiste pur. Il se nomme Paul Maertens*. Il a juste l’ âge d’être éligible étant né le 31 mars 1907. Je découperai son portrait que je collerai dans mon journal.

Nous avons ici 19 candidats.

A noter que tous les SFIO sont des salariés de l’Etat, à Noisy le Sec un employé de chemin de fer, à Aubervilliers un instituteur, à Asnières un instituteur, à St Ouen un instituteur, à Clichy un professeur agrégé, à Boulogne sur Seine un ingénieur des travaux publics de l’Etat, à neuilly un avocat, à Courbevoie un contrôleur du ministère du travail, à Montreuil un chef des services de l’alimentation à l’Office départemental du placement. Celui-là ne doit pas faire grand chose pour toucher une bonne paye comme les autres du reste.

Voilà quelques peaux de lapin qui réclament la révolution et le chambardement général.

Ils sont gavés et ils ne sont pas contents. Il est vrai que quand l’on est trop bien, on ne sait plus comment se mettre pour être à son aise. Et dire que des milliers de pommes d’ouvriers bonasses vont voter pour ces parasites sociaux.

Paul Maertens (1907-1963) milita dans le Nord puis à Paris. Il succéda en 1939 à Victor Michaut comme responsable de L’Humanité. Très proche de Duclos , il était présenté comme son secrétaire personnel. Il se peut qu’il ait été mêlé en février 1940 à la saisie de matériel clandestin en provenance de Belgique. Il peut également s’agir ici de son frère, Maurice Maertens (1903-1944), volontaire en Espagne en 1937, clandestin à Paris en 1940 et également proche de Duclos.

Source:

http://www.fonjallaz.net/Communisme/N2/Telegr-Kom-39-41/Kom-4.html

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1932, mardi 29 mars, les méfaits du Pernod

Nous voici au temps d’équinoxe.

Ce matin dès le jour, soleil, puis couvert, vent d’Ouest assez fort et ce soir vers 17h30 forte averse.

Teméprature mini + 8 maxi + 12 à présent 18h30 + 11 baromètre oscillant hier soir 750 ce matin 52 ce soir 54.

Le gros m’ a avoué que ces trois jours avaient été moches pour lui. Il a eu des palpitations du coeur. Je lui ai dit il y a longtemps de se tenir peinard. Alors, il s’est mis au régime sec. Lui, c’est tout ou rien.

Il ne veut rien savoir pour la moyenne. On se saoûle ou l’on ne boit plus rien. Je lui ai dit d’adopter un régime moyen et de ne jamais  se laisser aller à l’ivresse. Ne pas boire du Pernod, il ne sait pas se régler, il n’a plus 40 ans. Il en a 53 et Dieu sait ce qu’il a bu. Moi, je ne l’ai jamais entraîné. Je lui ai toujours donné des conseils de sagesse. Je ne me pose pas en moraliste, mais lui, quand il y est, il exagère.

Il est grand temps qu’il devienne ermite.

Ce soir, je fais le potage avec le bouillon du jambonneau d’hier. Il en restera pour demain. Il y a trop de gens ici qui se promènent avec un révolver dans leur poche et qui n’en n’ont nul besoin. Témoin ce terrassier de 20 ans qui était allé voir des copains dans la zone dimanche, qui prit le métro, ivre à ne pas savoir ce qu’il faisait, il a blessé très grièvement l’employé du métro. A présent, il pleure. Il ne sait même plus ce qu’il a fait.

Si nos députés étaient moins pris par leur politique malfaisante, ils feraient une loi où la vente des armes à feu et ceux qui en portent sur eux seraient sévèrement réglementés.

Cette loi serait une loi de désarmement d’abord et elle assurerait la sécurité des braves gens inoffensifs qui demandent d’abord qu’on leur fasse la paix en france.

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1923, mardi 18 décembre (le procès de Germaine Berton)

berton_germGermaine Berton qui tua Marius Plateau (chef des Camelots du Roil) le 22 janvier dernier comparaît devant ses juges aujourd’hui, ce qui fait onze mois après.

L’affaire n’est pourtant pas mystérieuse.

Elle est banale comme une attaque nocturne.

Quelle justice lente, à quoi bon traîner une année ce qui pourrait être révolu en trois mois. L’accusé est fixé sur son sort et l’affaire est classée, en toutes choses il en est ainsi. On éternise pour le plaisir que ça dure longtemps et quels tas de paperasses doivent représenter toutes ces affaires interminables.

Continuation du temps doux et couvert. Jusqu’ici l’hiver est clément.

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1923, Dimanche 22 juillet (la fête de Montmartre)

Il est vingt trois heures, je viens de rentrer. Voici un dimanche comme je n’en remettrais un de longtemps. Non pas que je sois mécontent de l’accueil qui me fut fait, au contraire.

J’ai dormi à Paris l’autre nuit et ce matin, je suis rentré pour être vis à vis avec Eugène qui faisait demi-tour. Quel hasard a voulu que l’on se rencontre si bien. Je lui ai fait casser la croûte et il est reparti vers 10 heures. Je suis retourné à Paris vers midi. En chemin, j’ai rencontré Camus, le marchand de fleurs, et j’ai déjeuné où j’avais couché la veille. J’ai revu Jean et Nonon, ensuite nous sommes allés faire un tour à la fête de Montmartre. Mieux nous avons admiré par un ciel pur le panorama de Paris en haut de la butte au pied de la Basilique.

J’ai dîné et j’ai repris l’autobus et j’arrive. Belle et chaude journée. La ligne 73 est aussi infecte à 23 heures qu’à 18 heures.

Un détail que j’oubliais, nous nous sommes pesés à la fête, Jeanne 50 kg, Nonon 64 kg et moi 70 kg.

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1923, lundi 19 novembre (les brumes du passé)

Il y a vingt neuf ans, il faisait un brouillard épais et glacial.

Il y avait huit jours que j’étais libre et j’allais m’enterrrer dans ce [trou] de Montigny. Ma mère m’y accompagna. Il est vrai que je devais continuer le métier de mitron. Je ne pouvais guère choisir.

Madame GuillotMa mère, à cette époque, avait cinquante quatre ans.

Elle était encore très valide quoiqu’elle n’eut qu’un grand tort dans sa vie, c’est de se faire du mauvais sang quand quelquefois, c’était inutile.

Moi tout heureux d’être quitte du service militaire, je ne pouvais penser que je lui ferais de la peine d’être ainsi éloigné d’elle.

N’ai-je pas moi-même à certains jours, les mêmes sentiments quand j’espère voir venir un être qui m’est cher et qui ne vient pas.

Préciser serait évoquer des jours tout récents.

Laissons les brumes du passé.

Assez belle journée presque froide, baromètre bas. Je crois qu’il pourrait y avoir de la neige. Enfin, on verra bien.

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1923, Mardi 17 juillet (les rêves enchantés)

Notre chef d’atelier est parti en vacances ; voilà dix huit mois qu’il est là et pour la seconde fois, il prend deux semaines de repos payées bien entendu tandis que nous, il faut attendre trois ans avant d’avoir trois jours et au bout de vingt ans, c’est pareil. Enfin, c’est ainsi. Constatons et c’est tout et faisons des réflexions selon nos tempéraments.

Le temps est resté couvert et la température de saison, que cela dure ainsi. Nous verrons si les produits de saison baissent de prix. Seulement, je pense qu’en cette matière, on ne s’inspire pas de l’adage “Vendre bon marché pour vendre beaucoup”.

Mariage princier à St Pierre de Chaillot. Peut-être à l’encontre de beaucoup de ceux de ma classe, je souhaite beaucoup de bonheur aux nouveaux époux. J’estime que ceux qui se plaisent et qui s’aiment sont aussi heureux sous la chaumière que dans un palais, surtout aux années de la jeunesse. C’est l’âge où l’on voit tout en rose et bien cruels seraient les vieux s’ils troublaient leur rêve enchanté. En attendant, si ça continue, je vais être obligé d’aller laver mon linge. Ce n’est pas que cela me gênerait physiquement parlant. Je l’ai fait autrefois mais enfin, que n’ai-je écouté quelques conseils que l’on me donnait il y a quatre ans. Aujourd’hui, je serais beaucoup plus tranquille.

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1926, samedi 13 octobre (itinéraire d’un seau hygiénique du boulevard Sébastopol à Clichy)

Ce matin, j’étais en train de passer le torchon dans la maison quand on frappe à la porte. C’était Eugène qui s’amenait. Il venait me chercher pour aller déjeuner avec lui, s’étonnant même que je ne sois pas prêt.

Je lui fis remarquer que je ne le pouvais. Il resta à déjeuner avec moi puis vers 14 h 30, nous filions vers la gare du Nord par l’antique tram tramway. De là, on reprit le tramway vers le Boulevard Sébastopol où j’allais chercher un seau que l’on nomme hygiénique. On passa chez Damoy, puis on reprit l’autobus pour aller chez son ancien cuistot établi Rue de Vaugirard au numéro 66 (Maison Meunier). Nous fûmes très bien accueillis. On fit à mon intention une superbe assiette de frites arrosée de picolo. Mais les meilleures choses ont leur fin. Vers 18 heures, il était trop tard pour remonter à Charonne, surtout que je pense que sa femme a du lui chanter quelque chose ce soir. Je le quittais à la rue de Rennes prenant l’autobus. Quel brouhaha que ce Paris et comme j’espère y aller le moins souvent possible. Toutefois, je me dis, puisque je suis à Paris, je vais aller rue Lamartine. Donc, je descendis à Notre Dame de Lorette.

En arrivant, je passais ma tête dans l’embrasure de la porte. Ma soeur était en train de coiffer, Henri de raser. L’une à ma question me dit que je pouvais monter. Je montais et personne, toujours mon seau à la main. J’en avais marre, j’étais énervé. Je repris le chemin de Clichy toujours mon seau à la main. Ce n’est qu’à la Fourche que je pris l’autobus. Et me voici arrivé.

Il était écrit que je coucherai ce soir ici. Il fait très frais ce soir, 10 je crois que la journée d’aujourd’hui qui fut passable est entre deux mauvaises.

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Le journal de Tanis

Tanis, récit d’une vie (Clichy, Paris, Gennevilliers, Montigny-Beauchamp)

tanis

Stanislas Guillot, dit Tanis, est né à Asnières en 1872 et mort en 1939.

Son père est boulanger. Il meurt usé par le travail et les infortunes le 28 octobre 1892.

Un de ses deux frères aînés, Albert, restaurateur à Vendôme, meurt à Versailles en 1918 des suites de la guerre.

Sa mère meurt en 1919.

Ouvrier à la Raffinerie Parisienne de St Ouen, puis mitron et ouvrier boulanger à Montigny Beauchamp puis à Paris, il travaillera ensuite au Carbone Lorraine à Gennevilliers.

En 1914, il est mobilisé et part depuis la gare de la petite ceinture de l’avenue de St Ouen pour la Gare de l’est. Il en reviendra meurtri près de cinq ans plus tard et reprendra son emploi au Carbone.

Il tint de 1921 à sa mort en 1939 un journal dont certains passages sont retranscrits ici.

Solitaire et mélancolique, il y évoque les moments heureux de l’enfance sur les fortifs, son amour entier pour Jeanne, la rupture profonde de la guerre, son aversion pour les doctrines politiques du moment.Jeanne

Ce journal constitue un témoignage singulier sur la vie quotidienne à Clichy, Gennevilliers et Paris entre les deux guerres. Il est aussi prétexte à l’évocation des années avant guerre alors qu’il était “dans la boulange” à Montigny Beauchamp et dans diverses boulangeries parisiennes.

Tanis est mort à la Haute Bergère, à Trôo, près de Montoire.

88x313.png88x313.pngA sa mort, certains carnets jugés compromettants seront détruits par la soeur de Tanis.

Au-delà du journal, j’ai tenté de reconstituer l’univers qui fut le sien. Je me suis attachée à reconstituer les lieux évoqués par Tanis comme par exemple :

◊Le carrefour Chateaudun et le 44 de la rue lamartine où officiait Henri, coiffeur de lorettes et demi-mondaines et inventeur de la lotion Henri.

◊Le restaurant du Carrefour de Chateaudun tenu par Monsieur et Madame Meunier, amis d’Angèle et d’ Henri, les restaurants Chez Lucas, le Bouillon Duval de la Place de Clichy où travaille Eugène, frère ainé de Tanis

◊Les fortifs et les bonheurs des enfants de la zone

◊La gare de l’avenue de St Ouen de laquelle Tanis partit en 1914 pour ne revenir que 5 ans plus tard…

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1924, Dimanche 27 janvier (les caisses de violettes des Halles)

Il y a trente cinq ans Boulanger était élu à Paris. Jamais l’on ne vit débauche d’affiches et d’imprimés comme à cette élection. Ce fut l’apogée du général.

Dons je suis rentré ce matin, Henri m’a fait ma tête. Il faut reconnaitre qu’il sait y faire au poil mieux que Paul qui à part cela est un charmant garçon. J’ai vu Claude. Il y a toujours des verres de commandés chez les bistrots. Heureux buveurs.

Le soir, on a causé politique, sans se passionner du reste. Quoique nous disions, nous ne changerons rien à la situation.

Ce matin, j’ai vu Camus qui revenait des Halles avec des caisses de violettes. Je lui en ai acheté un pour Jeanne si elle vient cet après-midi.

Ensuite nous avons pris un petit blanc. Impossible que le temps se mette au sec, le ciel se couvre et le baromètre très élevé a légèrement baissé. Ce matin 0 et un peu de pluie l’après-midi. Eugène est venu vers trois heures, ensuite Jeanne qui a commencé à marquer ma lingerie rejointe par Albert qui m’a dévoré une boîte de sardines. A six heures un quart, ils sont repartis et ensuite j’ai payé mon petit fût à Madame Viargues.

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1924, Mercredi 23 janvier 1924 (la Russie et ses idoles)

Lénine est mort.

Le dictateur communiste de Russie était agé de cinquante trois ans.

Qui lui succèdera ?

On le saura dans quelques jours. Car le régime actuel russe, à ce point de vue-là, a assez de ressemblance avec l’ancien.

Dans les démocraties, l’homme qui s’en va est remplacé par un autre et c’est tout. On ne connait pas les idoles.

Aujourd’hui plus frais. Est-ce sérieux ? C’est pas facile de répondre.


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1924, Mardi 22 janvier (la messe des vignerons de Montigny)

Il y aura aujourd’hui vingt deux ans j’ai assisté à la messe. C’est peut-être la seule fois où je me suis dérangé pour assister à semblable cérémonie.

C’était les vignerons du pays qui la faisaient dire et c’est moi qui avait fait la brioche pour le pain béni. En sortant, on alla en face boire le coup comme l’on dit maintenant. Ce sont de lointains souvenirs. Peut-être aujourd’hui pour ceux qui étaient présents ce jour-là suis-je le seul à y penser, un regret pour le passé.

Le temps continue très doux assez beau, mon collègue avait apporté une bouteille de vin blanc ce matin et c’est ainsi que j’ai pensé à St Vincent tout en travaillant. Nous avons passé une agréable journée.

En Angleterre, le ministère est renversé comme c’était prévu. Ici, l’exportation du beurre est interdite jusqu’au 15 avril, les cheminots anglais sont en grève. Les Anglais vont connaître les douceurs de leur nouveau régime politique.

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1924, dimanche 13 janvier (l’aurore)

L’aurore fut étincelante, du jaune, du rose se reflétaient sur les nuages.

Malgré cela, il ne plut pas et ce soir la lune est noyée dans les brumes élevées.

J’ai fait quelques brioches. Jeanne est venue. Elle en a emporté deux.

Ce fut la seule visite de la journée mais combien préférée.

J’ai écrit à mon ancien collègue malade à Brivannes et à présent, craignant de recevoir des cataractes célestes demain matin, je vais aller me reposer.

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1924, vendredi 4 janvier (Le Dixmude)

Le dirigeable Dixmude 1923
Le dirigeable Dixmude 1923

La catastrophe du ballon* (Dimanche) est éclipsée par la crue de la Seine et les inondations qui en découlent. Pour le premier comme pour la seconde, c’est la faute des déplorables circonstances atmosphériques que nous subissons depuis assez longtemps.

Il semble que pour ces évènements qui nous surprennent, on s’en remette à la fatalité. Alors que des esprits éclairés ont préconisé des remèdes dont on n’a voulu faire usage sérieusement.

Alors, c’est comme la guerre. Cela revient périodiquement au hasard des années. Ainsi, allons nous surtout là où l’on oublie facilement le passé pour ne songer qu’aux jouissances du présent.

Ce matin forte gelée blanche, journée brumeuse et froide. Le baromètre continue à la hausse mais lentement. Qui aura raison ? : la gelée blanche qui annonce la pluie ou l’instrument qui prévoit le beau temps ?

La catastrophe du Dixmude (23 décembre 1923)

Le Dixmude était un dirigeable Zeppelin LZ114, le plus grand dirigeable au monde pour l’époque. Construit en 1917, il arrive en France le 9 juillet 1920. L’appareil et son équipage disparut dans une tempête le 23 Décembre 1923 au large de la Sicile à Sciacca, touché par la foudre. Cette catastrophe fit 50 victimes dont 14 officiers. Seul le corps du Lieutenant de Vaisseau, Jean du Plessis de Grenedan*, Commandant le Dixmude, fut retrouvé par un pêcheur le 28 décembre.

Le Petit Journal du 6 janvier 1924 titre sur “l’agonie du Dixmude” dirigeable.

L’illustration n° 4218, 5 janvier 1924 “L’état-major et l’équipage du Dixmude” (article de 3 pages sur la perte du dirigeable, 4 photographies, une carte)

Biblio, webographie

Site sur les aéroplanes et dirigeables

Historique des Zeppelin

La vie héroïque de Jean Du Plessis

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1923, mercredi 17 janvier (l’endoctrinement)

J’ai pour compagnon un type que les bolcheviks de son hôtel ont complètement endoctriné. Il se plaint qu’il ne gagne pas même assez pour manger, est plein de tendresse pour les Allemands. A part cela, il m’a confié que sa pension, il voulait chaque année la mettre de côté pour plus tard. Si ce sont ses idées rouges qui triomphent dans quelques années, que vaudront les paperasses qu’il aura mis de côté ? Elles ne pourront avoir de valeur que si le gouvernement et l’état social sont sains. Autrement ses papiers vaudront ce que valent les russes actuellement, c’est à dire rien.

Journée d’hier petite gelée ce matin, vent du nord, est-ce durable ?

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1923, mardi 16 janvier (De Londres à New-York sans fil)

 

Hier, on a téléphoné de Londres à New-York sans fil.

Ainsi les Anglais purent savoir qu’une violente tempête de neige survenait là-bas.

C’est merveilleux.

Je crois que Jules Verne n’avait pas imaginé cela.

Il a encore plu ce matin et ce soir il fait plus frais et plus sec.

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1923, samedi 15 janvier (le tramway)

Ce matin, j’ai travaillé jusqu’à midi. Bien entendu pour avoir le tramway à midi, faudrait faire comme certains gosses, monter sur les tampons derrière. J’ai passé l’âge de ce genre de sport. Aussi suis-je revenu à pied.

Il faisait beau pas trop froid.

Encore un décès dans la maison, un petit de cinq ans chez l’épicier au-dessous de moi. Il est toujours pénible de voir les petits êtres s’en aller si jeunes. La mort frappe indistinctement, elle est aveugle . La mère venait d’en avoir un autre. L’ainé s’enfuit. Quelle déception pour les pauvres père et mère. La vie est cruelle pour certains et qu’y pouvons-nous ? Rien. Il faut subir la fatalité inexorable.

Ce soir je ne suis pas sorti. Je ne le pouvais pas étant à moitié grippé comme d’autres. Je veux éviter tout risque qui pourrait me clouer au lit. Je souhaite que le destin m’évite cette calamité. Le baromètre monte et le vent vient du nord, faible, je crois qu’il gèlera cette nuit.

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1922, samedi 10 mars (la semaine anglaise)

J’ai travaillé ce matin ce qui me fait 53 heures pour ma semaine.

Les travailleurs municipaux qui viennent de se réconcilier avec le maire bolchevik de St Ouen eux font huit heures par jour avec la semaine anglaise, ce qui fait 44 heures de travail effectif. Ils ont raison car parmi ceux qui payent les contributions pour assurer leurs appointements, il y en a qui font dix et douze heures tous les jours jamais leur boutique ne ferme et je suis sûr que certains lisent un journal avancé tout comme le travailleur municipal.

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1922, samedi 30 décembre (les étrennes)

Cet après-midi, j’ai serré la main à nos patrons et j’ai reçu mes petites étrennes.

Je n’ai jamais tant touché qu’à présent de la part de mes patrons cela s’entend, d’autre part c’est encore plus minime.

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1922, vendredi 29 décembre (le mois double)

Le vent souffle en tempête ce soir comme hier et la pluie tombe tandis qu’un chat miaule et que le baromètre baisse de plus en plus. C’est le mauvais temps dans toute sa splendeur.

Nos chefs aujourd’hui ont touché leur mois double ainsi que ceux qui sont payés au mois.

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1922, mardi 26 décembre (Eugène et l’éducation supérieure)

Ce soir, une lettre de mon frère aîné sous la porte.

Pourquoi n’est-il pas venu dimanche ?  A présent, il a tout son temps. Pense-t-il que je vais entretenir une correspondance avec lui ?

Le jour de l’an se passera comme les autres années. Si le destin veut qu’il en soit ainsi. Or il m’est bien difficile de concilier leur présence puisque Henri ne tient pas à le voir. Sans sortir de la famille, on se trouve en présence de faits où malgré toute la meilleure volonté de vouloir arranger les choses, on bute sur des volontés inflexibles. Comment veut-on qu’entre les nations il n’en soit pas ainsi ?

Et voilà comment naissent les querelles, disputes où le suprème argument est la loi du plus fort. Jésus il y a longtemps a dit “Aimez-vous les uns les autres”. Pourquoi les hommes n’ont-ils pas cette maxime à chaque instant de la vie devant les yeux, parce que les sentiments de bonté, d’indulgence, d’amour restent écrasés et inopérants devant le caractère des hommes. Toujours le mal se dressera contre le bien, la haine contre l’amour, constatons ces choses et souhaitons qu’une éducation supérieure rendra les hommes meilleurs.

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1922, lundi 25 septembre (la défaite de Carpentier)

Le temps reste doux et couvert à part quelques éclairices toutefois il me semble que nous inclinons plutôt vers le mauvais temps.

Dans la nuit de samedi à dimanche, un cyclone a ravagé une partie des environs sud de Paris.

Le grand évènement du jour dont beaucoup causaient c’est la défaite de Carpentier le boxeur.

C’est bizarre comme tout ce qui est force, brutalité, lutte, a d’influence sur la plupart des êtres humains. En un quart d’heure, les deux boxeurs ont gagné des centaines de mille francs que la foule qui les regardait leur a payé.

Au stade Buffalo de Montrouge, devant 40 000 spectateurs, Georges Charpentier, le boxeur idole de Liévin, perd contre Battling Siki, Mbarick Fall de son nom civil, boxeur noir de St Louis du Sénégal. Champion du monde de boxe, exilé aux Etats-Unis, ce dernier meurt assassiné à Harlem en 1925.

Voir ici sur la bibliothèque d’images de la National  library of Ireland une photo datée de 1923, Battling Siki en Irlande.  http://www.flickr.com/photos/nlireland/6194141643/in/photostream

 

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1922, mardi 14 novembre (Nancy, le régiment)

Encore une journée sombre. Les simples disent “il va tomber de la neige”. Certes, le froid s’est accentué tandis que le baromètre devient très élevé. Tout ce que l’on peut dire, c’est qu’il ne pleuvra pas au moins avant quelques jours.

Il y a vingt neuf ans, j’arrivais à Nancy, quartier Ste Catherine. Je n’étais pas plus fier pour ça et je me disais que j’étais mieux dans mon fournil.

Publié dans 1893, 1922, Nancy | Tagué | Laisser un commentaire

1922, samedi 11 Novembre et dimanche 12 (la pipe de Montigny)

Il y a quatre ans, c’était la fin de la guerre. Il fallut beaucoup de temps pour y arriver ; il en faudra davantage pour revenir à une situation économique normale.

Et il y a vingt huit ans aujourd’hui que nous allions voir Pierre avec mon frère à Montigny. Ce soir-là une tempête violente soufflait. En allant téléphoner à Cormeilles, le vent emporta ma pipe. Il y avait trois jours que j’étais libéré. Fort heureusement, je n’avais fait qu’un an. Je ne pensais pas à cette époque que plus tard, je referais presque cinq ans.

Heureux temps où je vivais sans souci. Heureux de travailler en fumant ma pipe me laissant aller doucement au fil des années comme ces petites branches qui descendent les cours d’eau indifférentes à ce qui se passe sur les bords de la rivière.

Je suis allé à Paris. J’y étais vers dix neuf heures. A ma grande surprise, Henri était déjà fermé. je montais doucement, frappais, on ouvrit. La table était mise, je suis rarement arrivé aussi juste pour me mettre à table, j’en étais intimidé. M. et Mme Collier que j’avais déjà vus il y a pas mal de temps étaient invités. Après le dîner, mon neveu égaya la soirée en jouant du violon, ce dont il s’acquitte très bien, il fut vivement félicité par les invités. Moi j’aurais pu un autre jour chanter mais hier soir ma voix était fêlée. Je rentrais ce matin ; devant la maison Eugène m’attendait. Il déjeuna ce matin et nous causâmes. Ensuite l’après-midi, vers trois heures au moment où je me préparais à m’allonger dans mon fauteuil, pan-pan à la porte. J’ouvrais et c’était Jeanne. Elle fut bienvenue, répara une poche de mon gros pardessus. Je lui fis prendre un bouillon concentré avec un petit coup de blanc et la reconduisis un peu. Dans l’après-midi un dirigeable s’est baladé sur Clichy. Je me suis appliqué une [...] pour enfin soigner cette grippe.

Publié dans 1922, Clichy, Montigny-Beauchamp, Paris | Tagué , , , | 1 Commentaire

1922, mercredi 8 novembre (le droit de vote des femmes)

Le Sénat a commencé la discussion de la loi qui doit accorder le droit de vote aux femmes. De nombreux pays nous ont devancés et il serait extraordinaire que la République refuse aux femmes ce que les monarchies ont accordé. Puisque les hommes ne veulent plus voter, témoin les nombreuses abstentions qu’il y a à chaque élection, les femmes elles voteront et nul doute que leur influence ne se fasse sentir dans un temps qui n’est pas très éloigné.

Belle journée de pluie et le coryza continue.

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1922, mardi 31 octobre (les commodités de la banlieue parisienne)

Ce matin, Eugène est venu vers huit heures. Le mauvais temps avait cessé.

Après le déjeuner, nous sortîmes pour aller à Pantin sur la tombe de notre mère.

Nous prîmes le train tramway que nous connaissons depuis si longtemps pour la gare du Nord.

Porte d'Allemagne devenue Porte de Pantin Il était 11 heures 33 au départ et vers midi à la gare du Nord, ensuite le tramway jusqu’à la porte d’Allemagne, et puis encore le tramway jusqu’au cimetière.

Que de détours pour aller à huit kilomètres d’ici, de temps et d’argent dépensé.

Ce sont les commodités de la banlieue parisienne. Heureusement le temps fut passable, les feuilles mortes gisent aux pieds des arbres dénudés.

De nombreuses personnes allaient et venaient portant un souvenir à ceux qui ne sont plus.

O morts pitoyables
Pas un de ceux qui passent ici
Ne se souviennent de vous
Mais les arbres eux n’oublient pas
Leur ramure espacée

                                           S’étend avec tristesse au-dessus de vous

Un rayon de soleil parfois glissant entre des nuages gris. Tandis que dans les environs des sifflets stridents appelaient les ouvriers à leur travail.

Nous reprîmes le chemin du retour. Je laissai mon frère aller se reposer tandis que je m’en allais vers Clichy où j’arrivai vers trois heures.

Le soir j’étais de nouveau à Paris chez Henri où je me fis faire ma tête.

Nous dinions ensemble, Albert fit un peu de violon, on discuta un peu puis l’on alla dormir.

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1922, samedi 28 et Dimanche 30 octobre (l’incertitude des jours futurs)

Il y avait longtemps que nous n’avions pas travaillé un samedi. Aussi, hier soir, ayant fait quelques courses, je ne me suis pas senti en train de rédiger mon journal.

Les cornes de la lune étaient bien émoussées ; de plus elle se montrait entourée d’un halo.

Ce matin, il a neigé une demi-heure et ensuite ce fut une pluie froide durant la journée.

Il y a 12 degrés de baisse depuis hier soir. Je pense que la température va devenir plus clémente.

Aucune visite, pas même Jeanne. Et ce soir, vers 17 heures, il faisait nuit.

Aujourd’hui 30ème anniversaire de la mort de mon père. Les années vont vite, les feuilles tombent encore une fois, les nuits deviennent longues. Si le cauchemar de la guerre est passé, il reste celui de l’incertitude des jours futurs.

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1922, Vendredi 20 octobre (les oies sauvages)

Un journal parisien annonce que l’on a aperçu de nombreux vols d’oies sauvages.

Les campagnards en déduisent que nous aurons un hiver rigoureux. Au mois de Juillet, nos marins du littoral de la manche aperçurent un grand nombre de pieuvres.

Il paraît que c’est encore l’indice d’un hiver rigoureux. Certes l’été qui vient de se terminer fut moins chaud que les précédents.

En mai, nous eûmes au maximum 34 ° à l’ombre et pourtant les mois qui suivirent n’en furent guère influencés comme on aurait pu le penser.

En ce mois d’octobre, depuis une semaine, nous avons une température hivernale sans gelée ni glace pourtant. Nous sommes dans un régime de pressions stables, c’est à dire que le baromètre sans être très élevé est presqe immobile. Combien de temps durera ce régime, ce calme atmosphérique ? Tout est là.

N’en déplaisent à ceux qui se basent sur les oies sauvages, les pieuvres et autres indices, je ne hasarderai aucun pronostic pour l’hiver qui vient.

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1895, Hiver à Montigny, La Frette

[Mémoires 1895]

“Cette année-là, l’hiver fut rigoureux . Après une accalmie dans la première quinzaine de janvier vers la fin de ce mois, la gelée reprit sec et implacable si bien que le mois de février se passa sans que le thermomètre monta au-dessus de 0 sur un seul jour. Les gelées qui durent longtemps sont comme les sécheresses de certains étés. Du reste, au point de vue météorologique, n’est ce pas le même régime atmosphérique ? Ce fut la disette d’eau, nous avions une citerne alimentée par l’eau de l’Oise mais les conduites vinrent à geler et ce fut pour moi une corvée qui était même dangereuse.

J’allais dans le chateau du docteur Dehart en face, il y avait une petite source et dans le jardin de la mère Bayot une vaste citerne fermée par une plaque comme en ont les égoûts. Un faux pas et en faisant piquer une tête au seau que j’avais au bout d’une ficelle pour remplir les miens j’étais noyé sans espoir d’être sauvé et cela sous une bise glaciale mais quelle belle vue on avait sur la vallée de la Seine que l’on dominait comme si l’on eut été au sommet d’un clocher.

Au début du mois de mars vinrent de violentes giboulées qui recouvrirent la terre de neige. C’est par un dimanche neigeux que mon frère Albert avec un de ses amis étant venus en vélo se perdirent dans la nuit mais enfin finirent par trouver la maison où on leur fit bon accueil.

Mon frère venait me voir à peu près tous les mois. Ah comme je le connaissais le bruit des grelots de la bicyclette quand elle s’approchait de la petite portte qui donnait sur la demi-lune ombragée de cinq marronniers.

Ce fut un peu plus tard que mon frère avec son ami Petit vint pour louer une maison de campagne pour son patron je crois. Ah quelle journée ! Je ne dormis pas, on fit un repas bien soigné à la Frette chez le père Bataille. C’est le seul jour de ma vie où Petit me fit monter derrière lui sur sa bicyclette. je me tenais comme je pouvais.

On traversa ainsi tout le pays qui n’était qu’un hameau en ce temps-là.

Tout d’un côté, rien de l’autre disait-on en parlant de la Frette. En effet, le pays s’allongeait tout le long de la route qui suit la Seine. A cette époque, il était charmant et pittoresque surtout en avril quand tous les lilas dont il était dominé étaient en fleurs.

On fit une partie de canot.

Pendant que nous étions sur la Seine, une violente averse ponctuée d’un coup de tonnerre nous surpris.

Nous allâmes jusqu’à Conflans Sainte Honorine.

On alla chez un bistro mais là, ce n’était pas le père Bataille.

Il nous mit à la porte, nous avions peut-être des torts, je crois que c’est Petit qui avait fait des farces.

Enfin, on rentra pour faire le levain, le père Pierre commençait à roupiller mais tout s’arrangea. Il n’y eut que moi qui souffrit la nuit de n’avoir pas dormi le jour. “

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1932, jeudi 24 mars (Lariboisière)

Je me suis levé à 6 heures et j’ai allumé mon gros poèle et fais mon café.

Minimum ce matin zéro, ciel clair et vent faible. Je vais tâcher d’avoir l’heure si Radiola fait toujours sa petite émission du matin au poste de Clichy. Il est en train de faire son cours de culture de physique. Je vais donner un coup de balai par ici et ensuite on ira chercher le journal. Je suis curieux d’être à ce soir.

Je suis parti à 9 heures, j’ai pris le 73 jusqu’à la mairie de St Ouen. Là vers 9h30, j’ai repris le 66 et je suis descendu au Chateau Rouge. J’ai consulté un plan le long d’un mur et j’ai vu où se tenait l’hôpital Lariboisière. Du reste, il est assez vaste. Je suis rentré et je me suis renseigné pour trouver la salle Grisolle. Elle se trouve un peu au fond au deuxième. Seulement, ce sont des étages qui comptent pour deux; il y a trente huit marches mais deux paliers pour se reposer. En somme, cela vaut un quatrième d’un immeuble ordinaire. Là, une jeune femme attendait son mari ; elle avait apporté son pardessus. Son stage à l’hôpital était terminé. Des infirmières, blanches comme des colombes, allaient, venaient, sortaient, montaient, descendaient.

Il était 10 heures quand j’étais rentré. Je dis à la surveillante ce qui m’amenait. Elle me dit qu’elle était au courant. Elle m’offrit une chaise pour m’asseoir.

Je lus mon journal d’un bout à l’autre, quand à 11heures trente, j’aperçus mon docteur. Il montait les escaliers. Il me salua. Il n’était plus au courant. Je lui rappelais que c’était pour la radio.

Il me fit dévêtir dans son local, m’ausculta, il me dit “on va vous faire une prise de sang”. Alors il vint un jeune homme qui me regarda les veines au dessus du coude, il choisit le bras droit, m’enfonça une aiguille qui était terminée par de petits tubes en spirales, me fit marcher le poignet et remplit un tube de sang. Ensuite, la main en l’air, je restais pour cicatriser la piqûre. Il me demanda mon nom, prénoms, à celui-ci, il fit la réflexion, Nancy. Je lui dis que je connaissais ayant été au 26ème . Alors le médecin me dit “vous viendrez me voir vendredi prochain 1er avril. C’est un médecin qui fume. A ce moment, il était près de midi. Il faisait un temps superbe. D’où j’étais, j’avais la vue sur le côté sud de la Butte Montmartre.

Le Sacré-Coeur dans son style byzantin sous le soleil éclatant semblait être en orient sous son beau ciel bleu. Un peu sur la gauche, les bâtiments des réservoirs de Montmartre, blancs aussi. En jetant les yeux en bas, je voyais des malades au soleil en capotes bleus sombres, un bonnet blanc sur la tête tandis que des infirmières trottinaient comme des petites souris blanches.

Enfin, quand je sortis de l’hôpital, il était presque midi. Je me dis j’ai le temps d’aller à Gennevilliers mais tu te passeras de déjeuner.

J’avisais un 34 qui passait pour la Porte Clichy. Quatre me dit la receveuse. A la Porte, je pris le 39 pour Gennevilliers. J’eus encore le temps de prendre un café comme je fais le matin chez Francine. Et je fis mon après-midi. Le gros était heureux de me revoir. En cette journée mémorable, j’avais dépensé 15 tickets. Et maintenant, il va être 19 heures. Cela fait 24 heures que je n’ai rien mangé. Je ne m’en sens pas plus mal.

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1923, jeudi 13 décembre (les spéculateurs)

Eugène est passé ce matin.

Il a remis à l’épicier l’almanach Hachette dont je lui avais causé dimanche.

C’est un geste que je saurai apprécier et récompenser.

Il a plu vers six heures si bien que tout est encore mouillé.

Cette humidité glaciale est très préjudiciable pour la santé générale.

Il serait grand temps que le gouvernement prenne de sérieuses mesures contre les spéculateurs intermédiaires qui font monter le prix des denrées. Autrement, il pourrait y avoir des troubles sérieux.

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